Par Gabriel Vignola

Peut-être certains trouveront que je m’éloigne quelque peu du mandat officiel de l’Artichaut, celui de couvrir des artistes locaux émergents, ainsi que divers événements artistiques liés à l’UQAM. En fait, si je m’avance à écrire un court article sur le dernier album des Punch Brothers, album intitulé Who’s Felling Young Now, c’est que leur travail me semble être fort pertinent en regard des derniers développements de la scène musicale montréalaise.

Or, avec le franc succès que remporte Lisa Leblanc et la parution du premier album du groupe Canailles, album intitulé Manger du bois, Montréal semble, par les temps qui courent, vibrer au rythme du bluegrass. En regard de cet engouement, il me semble que le dernier album des Punch Brothers est à même de souligner l’étendue des possibilités offertes par ce style musical et gagne donc à être connu par les mélomanes montréalais.

Formation bluegrass conventionnelle au niveau de l’instrumentation – violon, banjo, mandoline, guitare acoustique, contrebasse et voix (leurs harmonies vocales sont d’ailleurs magnifiques) – les Punch Brothers arrivent néanmoins à amener l’auditeur dans des contrées musicales surprenantes. D’emblée, le premier titre de l’album, Movement and Location, propose un univers planant et mélancolique. Malgré l’absence de percussion, ça rythmique syncopée tient presque de la musique électronique, sorte de « breakbeat » revisité à la mandoline.

Oscillant entre des compositions country-folk et d’autres bluegrass plus traditionnels, intégrant souvent des procédés de compositions empruntés au rock et des rythmiques rappelant la musique urbaine, le quintet arrive à développer, à partir d’instruments exclusivement acoustiques, un son résolument ancré dans le XXIe siècle. D’une virtuosité remarquable, le groupe offre néanmoins une performance bien sentie. À noter, leur surprenante reprise de la pièce Kid A de Radiohead.

Pour finir, je vous propose deux performances en studio, performances qui ne se trouvent pas sur Who’s Feeling Young Now, mais qui ont attiré en premier lieu mon attention sur le groupe. La première est un medley de deux compositions. Dans un premier temps résolument bluegrass et démontrant bien la virtuosité des Punch Brothers, le medley prend ensuite une tournure plus folk. La seconde performance est une reprise de Pack Like sardines in a Crush Box de Radiohead. Elle montre bien avec quelle inventivité le quintet explore les diverses sonorités permises par leurs instruments respectifs.

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Punch Brother,

Who’s Feeling Young Now?

Nonesuch Records,

2012

 

 

Par Gabriel Vignola

Lundi le 24 avril 2012, j’étais invité à une soirée pour assister à une première diffusion publique d’une vidéo-danse à laquelle je collabore en tant que concepteur sonore. J’ai été fort surpris de constater, à mon arrivée, qu’il s’agissait en fait de la soirée d’ouverture de la première édition de Québec danse.

Soirée d’ouverture et de vidéo-danse

Cette soirée avait lieu en simultanée dans les studios de Marie Chouinard à Montréal et au Cercle à Québec. Nous y avons vu défiler plus d’une vingtaine de vidéos – quinze en programmation principale, diffusées sur écran géant, plus sept autres – parfois en cours de production et donc en version non définitive – diffusées dans de petits salons, en parallèle à la présentation principale. J’ai donc eu la chance de voir défiler des œuvres dirigées par Marie Chouinard, Ellen Furey, Ariane Boulet, Emmanuelle Bourassa, Claudia Chan Tak, Philippe Meunier, Alan Lake, et plusieurs autres.

Très diversifiées, les productions présentées proposaient diverses explorations vidéos mettant de l’avant le corps, la peau, le mouvement, l’espace. Allant du narratif à l’absurdes, de l’angoisse à la légèreté, du gracieux au glauque, l’ensemble, quelque peu disparate, réunissait des vidéos d’une excellente qualité, preuve du dynamisme et de la créativité dont font preuve les artistes impliqués, de près ou de loin, dans le milieu québécois de la danse.

Québec danse

 

Crédit: Coralie Muroni

Québec danse, une présentation du Regroupement québécois de la danse, aura lieux du 23 au 29 avril et proposera plus de 200 événements en lien avec la danse, et ce, partout au Québec : cours de danse, répétitions publiques, spectacles en salle, danse traditionnelle, performances, etc. La programmation est diversifiée et de très grande qualité. Je vous invite à consulter la site Web de Québec danse pour de plus amples informations.

avr 242012
 

Par Matthew Wolkow

Une femme, tête penchée sur une feuille de papier, s’affaire à gribouiller quelconques dessins. Soudain, elle lève les yeux et pose son regard directement vers la caméra. Elle prend le temps de contempler puis retourne à sa table à dessin. Peu à peu, de la même manière, imitant ce regard observateur et à l’affût, un groupe d’artistes se révèle à nous, apparaissant et disparaissant derrière leurs toiles. Chacun à son tour, tentant de représenter avec le plus grand souci du détail, ce qui s’offre à eux. Dans le cas présent, rien de plus ni moins qu’une biche empaillée, érigée sur un piédestal.

Bien qu’elle semble des plus banales, la scène d’ouverture de Bestiaire possède ce qui me semble être un des acquis principaux des plus grandes scènes d’ouvertures au cinéma; elle annonce de manière claire et ingénieuse, faisant abstraction de tous artifices superficiels, ce dont traitera le film, et surtout, avec le recul, amènera le spectateur vers la réflexion finale de l’œuvre.

Au plus primitif de sa forme, mais aussi au cœur de sa nature, le cinéma, c’est d’abord un exercice d’observation. Exercice par lequel, on tente de greffer messages ou opinions. Par sa démarche, Denis Côté, se dissocie de cette dernière fonction en faisant appel par-dessus tout à l’attraction simple et minimaliste que peut susciter le matériel brut filmé. L’objectif derrière Bestiaire, Côté lui-même le répète souvent, c’est l’essai filmique avant tout. N’ayant aucune trame dramatique et narrative, ni même un commentaire hors champ, Bestiaire est probablement le plus marginal des films de Denis Côté. Il ne s’agit ni d’un documentaire, ni d’une fiction, ni même d’un film expérimental…c’est tout naturellement un essai.

Tout au long de ces soixante-douze minutes, à force de se faire observer par des girafes et des zèbres qui fixent droit dans l’objectif de la caméra, Côté laisse le spectateur complètement à lui-même, révélant du coup la puissance des longs plans fixes, mais aussi du montage sonore. Ce jeu du regard avec les sujets, les animaux dans ce cas-ci, est en soi une expérience déstabilisante, qui nous force à nous poser la question : qui regarde qui?

Fait étonnant, mais logique au bout du compte, le film présente que très peu d’êtres humains en interaction avec les animaux. Les regards des animaux vers la caméra suffisent à créer un lien entre l’Homme et ceux-ci. On se retrouve donc à revivre l’expérience qu’est celle d’aller au zoo, avec l’idée du film cependant, qui renforce le fait que ceux-ci vivent dans un habitat décontextualisé du leur. Or, qu’est-ce qui peut motiver un individu à aller au zoo, s’il sait d’avance que ce qui lui est présenté est dénaturalisé? Cela dit, on pourrait se poser la même questionner à propos du film. On revient alors à la scène initiale qui nous amène à cette idée fondamentale de la représentation dans l’art et dans le cinéma plus particulièrement, représentation qui ne se produit qu’avec l’imagination chez les deux parties, l’auteur et le spectateur.

Si Bestiaire observe des animaux en vie pendant la majeure durée du film, Côté nous amène aussi à suivre le travail des taxidermistes. Encore une fois, ce genre de bifurcation du récit s’inscrit dans la démarche du cinéaste et de ses films souvent polymorphes.

Rappelant à de nombreux moments, Le Quattro Volte de Michelangelo Frammartino, notamment par la façon de cadrer les animaux, Bestiaire vaut le détour;  ne serait-ce parce qu’il nous apprend à regarder autrement, quelle que soit la signification première qu’on lui rattache. Libre à nous d’interpréter les séquences d’animaux en cages comme une critique de l’incarcération ou non, l’auteur même s’en détache.

 

DCP / 01h12 / Couleur / 2011 / V.O. : française

 

 

 

 

 

Par Thomas Dupont-Buist

Vague de chaleur à Montréal. On aurait tous aimé que ça dure un peu plus si on n’avait pas été aussi inquiets de voir l’été se pointer en plein milieu du mois de mars. Semble-t-il que cette fois, c’est vrai, il faudra vraiment attendre pour voir les gougounes réapparaître. Heureusement, grâce au pouvoir de la nostalgie, je peux quand même me remémorer ce matin où j’ai enfourché mon vélo sous le soleil cuisant pour aller rencontrer le cinéaste Luc Bourdon, en plein cœur du Mile-End, au Fabergé. Je venais tout juste de voir son plus récent film, Un musée dans la ville. Pas question, donc, de rater l’opportunité d’entendre ce qu’il avait à dire sur son œuvre.

Un musée dans la ville raconte les 150 ans d’histoire du Musée des Beaux arts de Montréal en une cinquantaine de minutes. Documentaire peu bavard, sans commentaires ou narration, il laisse plutôt parler les artisans de l’institution. Contemplatif, il laisse le spectateur admirer la beauté de l’endroit, au son de la musique, sans trop l’assommer de détails inutiles. En ressort un portrait éclairant sur chaque facette du musée et de son fonctionnement. Même quelqu’un qui fréquente très peu les musées peut facilement y trouver son compte. Ne serait-ce que pour comprendre les rouages complexes qui se trouvent derrière. La portion sur l’architecture des différents pavillons construits au fil du temps est particulièrement instructive, révélant leur caractère unique. On assiste à quelques petits miracles, une ancienne église soulevée pour en faire une salle de concert moderne, entre autres. Peu à peu, les coulisses de ce musée que Luc Bourdon qualifie « d’aussi sécuritaires qu’une banque » s’ouvrent à nous. Réunion d’acquisition d’une œuvre d’art, techniques de conservation, design d’expositions, presque tout y est. Sans être réellement adepte d’art visuel, il se pourrait bien que, comme moi, vous ayez envie de faire un détour par le Musée des beaux arts de Montréal.

Dit comme ça, ça sonne presque comme une publicité gratuite pour le musée. Le documentaire aussi, parfois, donne cette impression d’œuvre de commande. Il n’en est pourtant rien, même si Luc Bourdon a déjà fait dans ce créneau. En effet, deux de ses plus récents films portant sur les institutions montréalaises, que sont le Conservatoire de musique et la Grande Bibliothèque, étaient des projets pour lesquels il avait été embauché comme réalisateur. « J’apprends toujours mon métier, je me propose des défis. Pour moi, il n’y a pas de différence entre une commande et un projet personnel. C’est même un privilège! » Je n’ai aucune difficulté à le croire en le voyant éclater de rire avant d’engloutir quelques patates à déjeuner. Décidément, Luc Bourdon est un cinéaste des plus humbles. Pourtant, lorsque je lui demande s’il se perçoit comme un chantre du milieu artistique montréalais, il rejette rapidement l’hypothèse. « J’aime et je déteste Montréal. Il reste que j’aime la montrer, rechercher des sujets qui vont me faire ressentir quelque chose. » La plupart du temps, ses émotions, Luc Bourdon les trouve dans l’art. Sa curiosité n’est jamais complètement assouvie. Il tripe fort sur les archives, sur l’histoire et si vous voulez lui faire plaisir, il suffit de l’enfermer dans un grenier inconnu. « Tu peux me laisser là une semaine, je vais être heureux », lance-t-il, le regard espiègle, sourire en coin.

Souvent, c’est un évènement fortuit qui suscite son intérêt. Par hasard, il tombe en amour, l’inspiration jaillit. « Des idées, on en a à toutes heures du jour, en mangeant un bagel, en se levant le matin. » Celle d’Un musée dans la ville, il l’a eu en visitant la salle de projection Maxwell du Musée des Beaux arts de Montréal. On le consultait sur l’exploitation de la salle. Pas étonnant, à regarder son parcours de projectionniste, de directeur technique, de programmateur et de directeur de festival de cinéma. Luc Bourdon, le curieux touche-à-tout. « En passant où le visiteur ne va pas, je me suis dit: moi, je vais faire un film. » Ça semble simple comme ça, mais ne faisait alors que débuter une phase de recherche, de financement et d’écriture de scénario. Le tournage s’est échelonné du printemps 2010 au printemps 2011 avec une équipe réduite. Pour la deuxième fois, l’Office national du film était derrière lui.

Avec les récentes coupes des amoureux de F-35, c’était peut-être la dernière. Raison de plus pour profiter une dernière fois du bon travail de l’institution? Je préfère penser au combat qui vient pour la sauver. Car qui d’autre que l’ONF nous ouvrira les coulisses d’un musée vieux de 150 ans? À voir les coupures en culture qui se succèdent, on peut même se demander s’il restera, après le règne d’Harper, un musée vieux de 150 ans et un curieux comme Luc Bourdon pour nous le révéler. Alors que le soleil brille et que je médite ces questions sur mon vélo, je regarde le printemps qui pointe à l’horizon et j’espère qu’il sera assez Érable pour que ce soit le cas.

Un musée dans la ville peut être visionné à l’ONF.

 

Par Francis Dufresne

En allant voir un film appelé Medianeras, je m’attends à quelque chose d’exotique. Après tout, je suis bien au Festival du Cinéma Latino-Américain de Montréal (FCLM). Les affiches colorées qui nous invitent au Cinéma du Parc me rappellent même l’image festive que j’avais enfant de l’Amérique latine. Comme si tout devait ressembler au festival de Rio. Seulement quelques minutes après le début de la projection, je réalise la naïveté de ma présomption.

Crédit photo: FCLM

À son premier long-métrage, le réalisateur argentin Gustavo Taretto commence par nous présenter la ville de Buenos Aires. Loin d’être dépaysés, les cinéphiles vont peut-être même se croire à New York. Non pas que les grands centres urbains sont tous identiques. C’est plutôt la direction photo de cette séquence qui n’est pas sans rappeler les premières images du film Manhattan de Woody Allen (1979). On retrouve même une référence explicite à ce classique américain plus loin dans l’intrigue.

Bien plus qu’un simple hommage, cette première scène résume pratiquement à elle seule tout le film. Avec Medianeras, Taretto réfléchit sur l’une de ses passions, l’architecture, ainsi que sur sa portée anthropologique. L’exercice est audacieux, mais le réalisateur parvient à nous faire comprendre rapidement ses intentions à l’aide de la narration et de sa caméra.  Il capture les gratte-ciel de la capitale argentine dans toutes leurs incohérences, leurs styles incongrus. Les bâtiments ont été construits sans égards les uns aux autres, reflétant l’indifférence de la population urbaine envers elle-même, raconte Martìn (Javier Drolas). Les lignes électriques qui traversent le ciel apparaissent comme étant presque tranchantes au spectateur.  Ces frontières entre les propriétés isolent du même coup les citoyens, compartimentés dans leurs « boîtes à chaussures » respectives. Séparés par les médianeras, signifiant littéralement « murs mitoyens ». Ou du moins, c’est de la façon dont les protagonistes Martìn et Mariana (Pilar López de Ayala) conçoivent leur environnement.

Crédit photo: FCLM

Gustavo  Taretto s’est inspiré de ses propres névroses pour construire ses personnages. Les deux antihéros de ce film souffrent de phobies qui les dissuadent d’entrer en contact avec le monde extérieur. Souvent, ils sont mis en scène comme étant lents, immobiles, amorphes. Les scènes dans les appartements sont longues, statiques. Les couleurs sont froides, même à l’extérieur, sous le soleil de l’Amérique du Sud. Comme s’ils appartenaient à un autre monde, leurs interactions avec les autres semblent anormales. Pourtant, ces personnages nous sont familiers à nous, spectateurs (tout dépendant votre âge). Leur quotidien est truffé de référence populaire : la bande dessinée Où est Charlie?, les publicités diffusées à travers le monde, la télévision, les films, le langage internet, etc. Avec son film, Gustavo Taretto cible donc cette jeunesse qui n’est plus si jeune. Martìn et Mariana approchent la trentaine, mais ils restent figés dans le temps. Par peur, par phobies paralysantes. Le ton reste léger, cependant. Taretto préfère pointer vers l’espoir.

Malgré le succès remporté par son film (Coup de cœur du public à Berlin et à Toulouse), la carrière de Gustavo Taretto n’est pas nécessairement lancée. À 47 ans, difficile de prévoir la suite des choses pour ce prolifique réalisateur. En attendant, il contribue au rayonnement du cinéma argentin sur la scène internationale. D’ailleurs, la sélection officielle du FCLM, Abrir Puertas Y Ventanas vient également d’Argentine. Le festival se déroule au Cinéma du Parc jusqu’au 22 avril.