Même s’il a lieu annuellement à l’Usine C depuis maintenant neuf ans, le Festival Temps d’Images demeure encore dans l’ombre. Il ne suffit que de comparer sa visibilité dans les médias à celle accordée à d’autres festivals artistiques d’envergure semblable. Il s’agit pourtant d’une occasion propice pour découvrir des artistes inclassables qui abolissent les frontières entre les arts: danse, théâtre, art numérique et médiatique, installation, performance. Plusieurs de ces artistes proviennent d’ailleurs de l’Europe. Outre l’interdisciplinarité qu’il préconise, le festival se veut également à l’image du monde actuel en proposant des créations qui soulèvent des enjeux sociaux, politiques et environnementaux.
La soirée débute avec Sea Sick, une performance d’Alanna Mitchell, une journaliste scientifique émérite originaire de la Saskatchewan. Il s’agit d’une brève adaptation du livre qu’elle a écrit et qui porte le même nom. Par l’entremise d’anecdotes personnelles et de statistiques dont la véracité a été vérifiée, elle nous renseigne et nous met à jour sur l’état alarmant des océans de notre planète. Elle nous explique que le niveau d’acidité des fonds marins est devenu trop élevé et qu’il continue de s’accroître à une vitesse ahurissante. Ayant accompagnée plusieurs scientifiques de renom dans le cadre d’expéditions partout autour du globe, elle partage ses expériences les plus marquantes avec une simplicité et une bonne humeur qui contrastent agréablement avec la gravité du sujet. D’entrée de jeu, Mitchell prend la parole en tant que journaliste scientifique et non comme personnage. Avant d’entrer dans le vif du sujet, elle relate donc quelques bons moments de sa vie et de sa jeunesse. Bien qu’on tarde à délaisser notre scepticisme devant cette absence d’artifices, après avoir assisté à Sea Sick, on est néanmoins convaincu de l’état alarmant du sujet et conscient qu’un jour ou l’autre il finira par affecter directement notre vie.

La seconde performance, Jérusalem Plomb Durci, est sans aucun doute la plus marquante de la soirée. L’Israélienne Ruth Rosenthal et le français Xavier Klaine forment un duo de musique expérimentale nommé Winter Family. Mais cette fois, dans le cadre du festival, ils nous offrent une création plus théâtrale que musicale. Jérusalem Plomb Durci est une création éclectique et marginale qui exploite en surface un sujet qui ne l’est pas du tout: la situation politique au Proche-Orient. On apprécie cette création par son originalité et par l’absence de jugements et de prises de positions. Un choix qui, lorsqu’il est question d’un tel sujet, fait beaucoup de bien.

Pour y être allée, le Proche-Orient est une région qui foisonne de bruits divers et souvent contradictoires. En travaillant à partir de sons et d’images captés directement en sol israélien, la création de Rosenthal et de Klaine est d’une pertinence absolue et est très représentative de cette région mouvementée. On entend de l’hébreu, de l’arabe, des feux d’artifices, des balles tirées, des chants, des sirènes, des discours, etc. On y voit aussi des soldats, des gens heureux et d’autres plus tristes. Cette aventure visuelle et sonore est ponctuée par une voix off qui énonce les nombreuses et vaines résolutions émises par le Conseil de Sécurité des Nations Unies à l’égard du comportement de l’État d’Israël au cours du dernier siècle. Ces résolutions sont comme des flèches d’espoir tirées dans le vide, sans cible. Le ton monotone de cette voix laisse transparaître la lassitude engendrée par l’accumulation des échecs et, plus subtilement, la douleur causée par l’impuissance mondiale devant une situation qui semble sans issue.
Le succès de la mise en scène repose sur la performance de Ruth Rosenthal qui nous guide à travers ce désordre de sons, de langues et d’images. Elle assure avec aplomb un jeu distancé, presque déshumanisé. Ses déplacements et ses gestes mécaniques sont réglés au quart de tour. Elle ne semble pas avoir de prise sur ses pensées ni sur son propre corps. Par exemple, elle se remémore la Shoah parce que, durant la journée nationale de la commémoration, la loi nationale de son pays dicte qu’il faut se remémorer la Shoah. Jérusalem Plomb Durci met habilement en lumière les formes douces et insidieuses que prend, parfois, la propagande. Définitivement une création à vivre.
La dernière performance de la soirée est une collaboration entre l’artiste en danse Sarah Williams et Marie Brassard, en résidence à l’Usine C. Moving into this world est une création hybride qui allie la danse et l’art numérique. L’état de détachement (transe, psychose, extase, état spirituel) est le noyau de l’œuvre. Que se passe-t-il lorsqu’on est physiquement présent, mais ailleurs mentalement ou spirituellement? Cette œuvre suggère aux spectateurs une plongée sensorielle dans des univers ésotériques parallèles.

Brassard et Williams atteignent partiellement leur objectif, celui de faire voyager l’esprit du spectateur. Les effets visuels, en symbiose avec la musique de Jacquie Gallant, parviennent à nous émerveiller, mais, malheureusement, les tableaux sont trop longs et on finit rapidement par décrocher. Il s’agit du bémol majeur de la création: on réussit à nous faire oublier que nous sommes dans une salle de spectacle pendant un moment, mais on finit par revenir sur terre bien avant la fin, ce qui nous donne amplement le temps de nous ennuyer.
Le Festival Temps d’Images vaut le détour pour ceux et celles qui souhaitent changer un peu leurs habitudes de sorties culturelles. La possibilité d’assister à trois créations en une soirée est définitivement un avantage. L’hybridité des œuvres, la valorisation de l’expérience sensorielle et la diversité des sujets exploités font de cet événement annuel une option très intéressante pour les mordus des arts de la scène.
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Le Festival Temps d’Images est une initiative de L’Usine C et s’est tenu du 4 au 10 avril 2014.
Article par Elizabeth Adel. D’où vient cette passion brûlante pour les arts de la scène qui ne s’est jamais éteinte? Ayant grandie loin de toute forme d’art, Élizabeth n’en sait rien. Elle a cependant la certitude qu’elle pense trop et qu’elle aime la vie dans tout ce qu’elle a de compliqué. La piste est peut-être là. Pour toutes questions, commentaires ou plaintes au sujet des textes qu’elle publie ici, n’hésitez surtout pas à la contacter. Élizabeth adore converser et elle serait heureuse d’entendre vos opinions.