La vie attend ou Le Léviathan façon Parts+Labour_danse

Formule dérivée du titre de l’œuvre célèbre du philosophe Hobbes : Le Léviathan, La vie attend est la toute dernière création du duo…
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Formule dérivée du titre de l’œuvre célèbre du philosophe Hobbes : Le Léviathan, La vie attend est la toute dernière création du duo de chorégraphes, Emily Gulatieri et David Albert-Toth. Ils se sont inspirés de ce texte abordant des questions morales sur le genre humain comme thématique de fond de ce spectacle de danse présenté au Théâtre La Chapelle par Danse-Cité.

La distribution est impressionnante. Cinq interprètes masculins, de générations différentes, chacun possédant une gestuelle singulière, se retrouvent sur la scène intime et brute de La Chapelle.

L’ainé, celui qui a surement été le professeur de certain, ouvre le bal. Seul, Marc Boivin s’avance sur scène avec une chaise. Il se frotte les mains et annonce haut et fort que ceci est l’introduction au spectacle qui commencera sous peu. Tel un présentateur de cabaret, il s’adresse au public en l’invitant à s’installer confortablement, en clamant qu’il est enchanté de nous voir réunis et que ce sera le meilleur spectacle de notre vie. Sa voix est un peu nerveuse, il se répète. Ses blagues reçoivent une réception particulièrement bruyante, enjouée et vivante de la part d’un public, un soir de première, composé principalement d’invités, d’amis et de gens du milieu. La barre est haute, son humour est communicatif et sa performance authentique.

L’énergie est au sommet lorsqu’entre en scène le reste du groupe : Milan Panet-Gigon, Simon-Xavier Lefebvre, Joe Danny Aurélien et Nicolas Patry. Ils s’élancent fermement et exagérément souriant dans une danse de style comédie musicale sur une chanson pop-rock des années 50. C’est drôle tellement s’en est cliché. Puis, la transition vers un tableau beaucoup plus formel, une énergie davantage introspective et une certaine lenteur se fait étonnamment naturellement. Lentement, les cinq interprètes s’assoient, se calment, observent le public qui restera éclairé pour quasi l’entièreté de la pièce.

Les chorégraphes envisageaient la pièce comme un long décrescendo, en débutant avec une énergie survoltée, un dynamisme enlevant. Les cinq interprètes se départissent de cette vigueur, de cette électricité pour se concentrer sur leurs perceptions internes, leur ressenti. L’intention est belle, le résultat est un peu moins clair. Les tableaux s’enchainent dans une composition théâtrale qui ne semble pas toujours cohérente ou fluide et l’énergie, qui a beaucoup diminuée suite à la deuxième scène, est dure à renouveler.

Au cours de la pièce, une ligne de lumière éclaire principalement le plateau de scène de l’arrière. Les éclairages de Paul Chambers, remarquables comme toujours, viennent soutenir la proposition en enrichissant les ambiances. Le temps est suspendu. Les corps se penchent légèrement vers le sol, les bustes s’affaissent, les genoux se plient légèrement, les bras et les épaules s’ouvrent pour se refermer suivant un rebond du corps. Les corps glissent au sol, puis se relèvent, les expirations sont fortes. Tout en restant très solide, la gestuelle est plus sensible. Les danseurs qui interprètent le premier duo ne détachent pas leurs yeux l’un de l’autre.

Chacun a son moment, mais tous sont constamment sur scène et accompagnent l’action de façon originale. La gestuelle des deux co-chorégraphes ne neutralise en rien la singularité de chacun, bien au contraire. Les danseurs amènent leur propre manière de bouger et se développent selon leurs propres expériences. Le duo de Nicolas Patry et Marc Boivin en est un parfait exemple. Leur dynamique diffère de ce qui nous a été montré jusqu’à présent. Dans une grande proximité corporelle, les deux profitent de leur grande taille, de leur longueur de mouvement, pour s’étreindre, se déposer au sol, se tenir et se retenir par leur veston. Ce duo de portés est intime et beau.

Crédit photographique de Guzzo Desforges

Party se révèle dans cette pièce. Une sensibilité particulière émane de lui et rend son interprétation touchante, chose qui, malgré la compétence de la distribution, reste difficile à concrétiser tout au long de la pièce. Ce lien est pourtant recherché à travers des textes s’adressant directement au public et au fait que celui-ci soit toujours éclairé, ce qui l’implique davantage dans le déroulement du spectacle. Toutefois, la chimie passe difficilement et quelque chose semble malheureusement manquer.

Le Léviathan

La thématique générale derrière la recherche chorégraphique peut apporter des clés théoriques et permet d’enrichir notre lecture comme spectateur. La chronologie et le choix de tableaux s’expliquent mieux. Pourtant rien n’est mentionné dans le programme. Il faut se référer à du contenu pré-papiers. Ainsi, Le Léviathan est un texte qui présente une interprétation des différents « états » de l’être humain qui selon Hobbes, doit passer par un contrat social pour lui permettre d’être plus fort et en sécurité.

Ainsi, la première scène pourrait montrer une condition d’enchantement, d’entente sociale parfaite, derrière laquelle on peut disséquer différents états. Un contrat tente de s’installer entre les artistes et le public. D’abord Marc Boivin s’extasie sur la qualité du spectacle à venir et nous remercie pour notre présence comme public. Petit à petit, Simon-Xavier Lefebvre devient plus hésitant dans son discours et ouvre la porte au fait que le spectacle peut être mauvais, qu’il n’est encensé par aucune critique et que les interprètes sont faibles. Le contrat social qui se forme entre les danseurs, mais aussi avec le public, inclue une grande part de peur et d’espoir. Ces deux réactions sont intrinsèques aux relations entre individus choisissant l’entente et la coopération, plutôt que l’isolement, par la défense de leurs propres intérêts : l’espoir que le spectacle soit apprécié, la peur d’entrer en scène, la peur de déplaire au public ou l’espoir d’une cohésion de groupe. Les paroles sont explicites, les propositions formelles un peu moins.

Le choix du masculin

Finalement, est-il possible de ne pas employer de grille de lecture particulière lorsque le choix de distribution est uniquement masculin? J’ai envie d’y croire. Bien qu’il soit difficile de balayer complètement cette question puisque c’est évidemment un choix conscient et que le milieu de la danse est un milieu où le corps genré est très visible, doit-on aborder la question de la virilité dans cette proposition chorégraphique? Personnellement, je ne l’ai pas perçue. L’utilisation de danseurs uniquement masculins participe à créer une esthétique singulière. Les touchés, la répartition des poids, les expressions faciales, les largeurs de mouvement sont tous des éléments qui varient selon les danseurs ou danseuses et qui peuvent être explorés différemment.

Emily Gulatieri et David Albert-Toth sont un duo de chorégraphes à suivre dont les démarches de recherche sont souvent riches et intéressantes. Leur travail, réunissant l’exploration théâtrale, un quelque chose des danses urbaines, une exploration du mouvement et des thématiques contemporaines et toujours une grande physicalité, est en pleine évolution.

La vie attend est une pièce d’Emily Gulatieri et David Albert-Toth présentée du 27 au 30 septembre puis du 4 au 7 octobre 2017 au Théâtre La Chapelle par Danse-Cité.

 

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