L’Extincteur adoptif, ou l’audace sans illusions de Paul Kawczak

Dans le contexte de la littérature actuelle, écrire peut parfois devenir une charge oppressante. La littérature, ou plutôt le monde…
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Dans le contexte de la littérature actuelle, écrire peut parfois devenir une charge oppressante. La littérature, ou plutôt le monde institutionnel qui régente et dirige la reconnaissance de l’écrit fait souvent figure de haut lieu défendu par des valeurs symboliques agissant comme loi.
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Dans ce contexte d’énonciation, on peut comprendre que, chez l’écrivain contemporain, l’énorme pression extérieure puisse provoquer le dégoût, l’abandon, le découragement. C’est donc avec une surprenante dose d’audace et d’humour que Paul Kawczak a utilisé cette condition préalable comme démarreur dans l’écriture de son dernier recueil, L’Extincteur adoptif, paru chez Moult Éditions, dans la collection Critures.

Côté stratégie, on admirera non seulement l’audace mais la subversion, au sens bel et bien “punk” de celui qui lève son doigt en l’air, bien visible, afin de se couvrir d’honneur dans la bravade. Ne pas essayer de contourner ou d’éviter la condition de sujétion, mais bien de se laisser guider par elle, faire de soi un aliéné en toute connaissance de cause pour retrouver un sentiment de création instinctif.

J’aperçois l’Extincteur adoptif me reprochant une fois de plus d’être toujours aussi vulgaire.
Il me tend un gâteau d’anniversaire,
il le laisse tomber par terre,
et me félicite pour toutes les années vides qui s’entasseront sur une dépouille à laquelle ma civilisation n’aura jamais tenu ses promesses.
“Tu pourrais au moins avoir l’élégance de porter une cravate.”

Sur le plan de la forme, l’écrivain utilise le vers libre et la prose, mais c’est surtout dans les passages en prose que sa force s’érige comme pied de nez au schéma littéraire traditionnel. On pourrait parler d’un collage de fragments, dont la césure interne nous débarrasse des notions préconçues. La présence de l’Extincteur est ainsi associée à une voix, sorte de surmoi autoritaire avec lequel l’écrivain entre en dialogue.

C’est cette forme dialogique, entre guillemets, qui crée à sa façon la collection de textes que nous avons sous les yeux. C’est aussi une conversation qui a lieu dans l’esprit du sujet, où le narrateur confronte sa volonté d’écrire à une autorité surpuissante dont au fond il se moque. L’élément clé du livre, c’est la gnose, la volonté de contradiction tacite qui nous fait entrer dans la demeure spirituelle de l’Extincteur.

Pour cette raison, une grande partie du livre est vouée au fantasme. Pas seulement au désir d’écrire et de se reconnaître dans le processus, mais bien de pénétrer l’objet du désir, à plus proprement parler le désir féminin. Il se produit, à la lecture de l’Extincteur adoptif, un effet de grossissement de la focale. Ainsi, la relation à la fois dévote et sacrilège aux femmes se transforme en une multiplicité qu’il s’agit pour l’auteur de convoquer dans une récollection grotesque de vers, empilade ayant pour jeu la répétition.

Tous les fluides de toutes les femmes
Sur tous les fluides de toutes les femmes
Maintenant
Tous les fluides de toutes les femmes
Sur les apparitions, les merveilles, les miracles
Maintenant
Tous les fluides de toutes les femmes
Maintenant, Maintenant, Maintenant, Maintenant, Maintenant.

L’aspect intéressant du contenu est qu’il met en scène, dans la conscience, une progression continue. L’architecture du livre suppose une vision du monde, une construction à partir d’ensembles imbriqués les uns dans les autres comme des cercles concentriques.

Paul Kawczak est en voie de terminer son doctorat à l’UQAC en littérature. Européen intégré à la culture québécoise, il utilise parfois des canons de la littérature qu’il transforme par la suite en jeu trivial, pour notre plaisir, celui de jouer avec des renvois et des références culturelles canoniques.

Je fus surpris, je fus frappé
Le ciel était bleu
Il n’y avait pas de vent
Et je descendais les escaliers en fer
Et je descendais les poubelles dans le conteneur en fer
Que je brûle en enfer
Si je mens.

Ce mouvement du locuteur qui descend des escaliers rappelle à s’y méprendre un pastiche de La Divine comédie de Dante, texte fondateur pour la métaphysique et la spiritualité du Haut Moyen-Âge. C’est qu’il y a, malgré ce désir de subversion, un élément sacré que l’on pourrait associer à une transcendance, à un dépassement de la condition temporelle. En reprenant à son compte l’acte de descendre, on atteint une sorte de point milieu, un axis mundi, pour reprendre la définition Mircea Eliade. Sauf qu’ici, ce point de transcendance ne correspond pas à l’élévation, mais à la chute, et c’est tant mieux.

L’auteur pourra à souhait nous contredire, mais il y a dans son texte un désir de rédemption, d’être sauvé au dernier moment, de se péter la gueule et d’être rattrapé, in extremis, par le rire.

Je m’habille en clown qui pète et je souffle dans des pipes. Je transforme la chair inconsidérée encore, je la fais mariner, je la cuis à l’étouffée, je donne à ma fierté toute sa saveur, ma lymphe, mon style, ma biologie.

Affirmation dépourvue de condescendance sur la qualité d’une oeuvre littéraire. Broder à partir des détritus. Imiter ce que l’on imite soi-même pour confronter directement la mimesis à son point d’extinction, d’où le titre de l’ouvrage. Un univers où la beauté règne sans artifice ni mensonge dans le contrat de lecture.

C’est un petit mélange avec toute la petite purée et les petites histoires qu’on a sous les doigts. C’est coudre les feuillets de Pascal. C’est immiscer son souffle court dans les grotesques d’une beauté invisible et illusoire.

Après tout, ce recueil de texte s’affiche comme un atelier de création qui prend à contrepied le contexte de production du discours. C’est que la création est ici une catégorie de la psyché. Elle actualise le vide intérieur en des sentiments et des images palpables. Comme nous le dirait Carl G. Jung, “En d’autres termes, nous ne devons pas soumettre la vie de notre monde imaginaire à un malentendu concrétiste1.”

L’acte d’oser, l’audace sans illusions de Paul Kawczak nous expose cette contradiction en toute clarté. Sous le poids de l’institution et des critères esthétiques, il joue avec son propre désarroi comme s’il s’agissait d’une loi à subvertir. Dans ce contexte, la loi est au fond une valeur mirage, qui n’a de sens que si l’on interagit avec elle pour la bafouer.

1 Carl Gustav Jung, Dialectique du Moi et de l’inconscient, Paris, Gallimard, 1964, p. 211.

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L’Extincteur adoptif de Paul Kawczak, paru chez Moult Éditions, est disponible dans une variété de librairies indépendantes et en ligne sur Le Pressier.

Article par Damien Blass-Bouchard.

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— LE MAGAZINE DES ÉTUDIANT·E·S EN ART DE L'UQAM