La pièce Les manchots, écrite et mise en scène par Olivier Kemeid, était présentée par la compagnie Trois Tristes Tigres en codiffusion avec le Théâtre de Quat’Sous du 14 mars au 1er avril 2017. Mettant en vedette Paul Ahmarani, Larissa Corriveau, Kevin McCoy et Sasha Samar, le spectacle nous propose de plonger, durant 1h20, dans le riche thème des grandes révolutions et de la résistance politique à l’ère moderne.
Un journaliste (Kevin McCoy) cherche à produire un reportage qui lui permettra de passer de la radio à la télévision. Un père (Sasha Samar) cherche son fils, engagé dans la révolution, afin de le ramener à la maison. Un homme (Paul Ahmarani) s’installe à sa fenêtre avec un sniper dans le but d’accomplir une vengeance mystérieuse. C’est reclus dans leur chambre d’hôtel respective que les personnages assistent à l’affrontement des manifestants et des forces policières qui a lieu sur la place publique qui s’étend de l’autre côté de leurs fenêtres. Ce n’est que par le biais de leurs observations et par quelques effets sonores que le spectateur a accès au contexte politique. Ce qu’il voit devant lui, c’est plutôt trois solitudes, effet qui est accentué par l’utilisation de la polyphonie. Les voix des trois hommes s’entrecoupent, s’entrechoquent et se confondent en un maelstrom qui nous prend aux tripes.
Ce bruissement de paroles s’élève et prend d’assaut la petite salle de spectacle avant d’être brusquement interrompu par le bruit tonitruant d’une explosion ou d’un coup de feu, rappel de ce conflit qui réunit, malgré eux, les trois personnages. Au cœur de l’action, une jeune infirmière (Larissa Corriveau) tente de porter secours aux victimes. Elle attire l’attention des hommes, particulièrement du journaliste qui ne la quitte plus des yeux. Lorsqu’elle est blessée, elle fera irruption dans l’hôtel et il reviendra aux hommes de la soigner. Ainsi, la blessure de l’infirmière force la rencontre des personnages, mais aussi la collision de leurs quêtes individuelles. L’action qui suit dévoile des liens uniques qui lient les personnages entre eux et pose la question de l’engagement et de l’antagonisme.

Malgré qu’il représente un lieu qui n’est pas réputé pour son esthétisme, le décor conçu par Romain Fabre, qui donne à voir les trois chambres d’hôtel ainsi que le toit du bâtiment, est particulièrement ingénieux. La disposition sur plusieurs niveaux permet de représenter de façon imaginative l’isolation des personnages. De plus, la mise en scène met à profit les portes et fenêtres intégrées au décor en établissant une tension entre la présence et l’absence des acteurs, les déplacements ainsi que plusieurs actions se déroulant hors scène.
Cependant, l’effet coup de poing du début de la pièce s’estompe rapidement une fois l’action principale enclenchée. On dévoile les motivations des personnages au compte-goutte, mais certaines révélations, principalement celles qui ont trait au mercenaire joué par Paul Ahmarani, ne nous parviennent qu’une fois la curiosité atténuée par les longueurs du texte et quelques maladresses dans l’interprétation.
À travers une certaine indétermination, Kemeid tend à représenter l’universalité : il nous présente un conflit armé qui se veut être tous les conflits armés. En mettant en scène une chambre d’hôtel «[à] Kiev, à moins que ce soit au Caire ou à Sarajevo», l’auteur demande au spectateur d’accepter les personnages comme s’ils étaient une porte vers une réalité globale. Et c’est là un gros pari qui ne semble pas avoir été relevé.
De plus, la mise en scène s’amuse à brouiller les origines des personnages, leur imposant un accent difficile à identifier; qu’il s’agisse du journaliste anglophone qui fait ses reportages en français ou de l’immigrant qui passe d’une langue à l’autre, le rapport au langage est multiple. La diction devient parfois problématique et quelques fluctuations dans le niveau de la langue et la prononciation nous révèlent le côté fabriqué de ce mécanisme qui, en fin de compte, ne transmet pas l’impression désirée.
On voit aussi plusieurs prises de position politiques et sociales se mettre en place au fil de la pièce, mais la plupart tombent à plat. La mise en scène de l’information par le journaliste produit la critique la plus efficace. En effet, celui-ci dirige les autres personnages comme s’il s’agissait d’acteurs, tait certaines informations dans le but de créer un suspense et oriente le reportage de manière à manipuler la réalité. C’est la soi-disant objectivité des médias qui est remise en doute. La critique est d’autant plus efficace que ce personnage de journaliste, un anglophone d’un certain âge, un homme naïf qui fait rire par la maladresse de sa langue et la relation fusionnelle qu’il entretient avec sa mère, a tôt fait d’attirer notre sympathie. Ainsi, le message qui passe est loin d’être manichéen, ce qui le rend plus fort.
Par contre, force est de constater que la pièce, qui débute de façon fort prometteuse, déraille en cours de route. Ainsi, si le texte vise à démontrer l’universalité des conflits politiques, son action s’amincit tellement qu’elle risque de s’effriter complètement. Malgré la richesse du thème abordé, la révolution théâtrale pressentie dans les premières scènes nous élude et nous laisse sur notre faim.
Article par Maude Lafleur.