Je te compose, je te crée. Je te fais vivre, je te tue. Et je te ressuscite. Les feluettes à l’opéra de Montréal.

Avertissement : je n'ai jamais été spectateur d'opéra avant ce fameux samedi 21 mai 2016, où j'ai assisté à la première mondiale de Les Feluettes, créée par l'Opéra de Montréal. Cette réception du spectacle se base donc non pas sur une connaissance étendue des codes de l'opéra et de la musique. Comme le signale la section de l'Artichaut dans laquelle vous lisez cette critique, mes connaissances – ou plutôt, mes obsessions – s'appuient sur ce qui relève du théâtre. Je vous préviens que vous risquez d'être déçuEs si vous vous attendez à ce que je vous parle en détail du travail de l'orchestre, qui était, de l'endroit où j'étais assis dans l'immense salle Wilfrid-Pelletier, à peine visible derrière l'action et les barreaux de prison.
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Crédit: Yves Renaud
Crédit: Yves Renaud

Avertissement : je n’ai jamais été spectateur d’opéra avant ce fameux samedi 21 mai 2016, où j’ai assisté à la première mondiale de Les Feluettes, créée par l’Opéra de Montréal. Cette réception du spectacle se base donc non pas sur une connaissance étendue des codes de l’opéra et de la musique. Comme le signale la section de l’Artichaut dans laquelle vous lisez cette critique, mes connaissances – ou plutôt, mes obsessions – s’appuient sur ce qui relève du théâtre. Je vous préviens que vous risquez d’être déçuEs si vous vous attendez à ce que je vous parle en détail du travail de l’orchestre, qui était, de l’endroit où j’étais assis dans l’immense salle Wilfrid-Pelletier, à peine visible derrière l’action et les barreaux de prison.

Les Feluettes, cette pièce de théâtre majeure de l’oeuvre de Michel-Marc Bouchard – qui en assure lui-même l’adaptation pour l’opéra – se déroule en prison, où le vieux Simon (Gino Quillico) fait appel à l’évêque Jean Bilodeau (Gordon Gietz) sous prétexte de vouloir lui faire son ultime confession avant la mort. Son véritable but est cependant tout autre : séquestrant cet homme d’Église, il recrée les événements ayant mené à sa condamnation avec l’aide des autres détenus, qui font office d’acteurs. On découvre ainsi l’amour entre Simon Doucet (Étienne Dupuis) et Vallier de Tilly (Jean-Michel Richer) et tout ce que cette relation entraîne : la violence d’un père contre son fils, le dégoût, le rejet, le déni de soi…

Crédit: Yves Renaud
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En émerge une œuvre fondamentalement honnête, qui exprime les sentiments avec toute l’intensité de leur vécu. Bouchard, avec la virtuosité qui lui est propre, a su dépouiller la pièce afin d’en faire émerger l’essence sans en sacrifier les sens. On sent toujours l’influence de la tragédie antique et ses plus grands héros au sein de tous ces personnages au destin funeste, particulièrement auprès de la comtesse Marie-Laure de Tilly (Aaron St.Clair Nicholson) qui met fin à ses jours en apprenant que l’homme dont elle attend le retour depuis des années l’a oublié et a refait sa vie auprès d’une autre.

La musique du compositeur australien Kevin March ne parvient toutefois pas à s’élever au niveau du texte. Si parfois on est pris à la gorge par l’explosion des voix du chœur de prisonniers, on est que peu touchés par les mélodies de l’orchestre. De surcroît, le choix de multiplier les moments de « parlé-chanté » rend lassants plusieurs moments de l’opéra, les mots perdant de leur sens et de leur puissance. On attend alors impatiemment que le registre change, qu’ils optent pour l’un ou l’autre, jusqu’à ce que des mots dits avec simplicité nous apaisent et nous permettent de revenir vers l’œuvre.

Crédit: Yves Renaud
Crédit: Yves Renaud

La musique semble souvent lointaine, très loin de ce feu qui est sans cesse réitéré par la mise en scène, dans des effets visuels parfois plus comiques que poignants. Même chose au sein du jeu d’acteur de plusieurs interprètes : l’authenticité n’y est pas. On voit les indications de mise en scène aussi bien que si Serge Denoncourt nous les avait fournies dans le programme. On ne pourrait pas être moins touché par les crises de rage qui font qu’on renverse des tables. L’émotion semble mécanique, forcée, loin de toute réalité. L’injustice qui est présentée partout comme l’un des trois piliers du spectacle ne se vit pas dans la salle. On la comprend, on la saisit, mais l’intérêt de l’opéra comme forme repose dans l’intensité des émotions véhiculées par la musique et la scène dans toute leur immédiateté et non dans sa compréhension. Quand un père bat son fils, les émotions sont fortes, puissantes, primales : dans l’opéra des Feluettes, les coups de ceinture involontairement désynchronisés d’un groupe de gens entourant de loin un homme accroupi nous laissent de marbre, en attente de la fin de cette séquence.

Crédit: Yves Renaud
Crédit: Yves Renaud

L’opéra demande à ce que l’action scénique et la musique s’accordent, s’appuient mutuellement : ici, malheureusement, cette union ne se fait pas complète. Les performances de Dupuis, Richer et de Nicholson parviennent à captiver l’auditoire et à faire oublier une bonne partie des écarts qui se perçoivent dans la mise en scène, mais il y a une limite au pouvoir d’une poignée d’interprètes. Au final, il s’agit d’un spectacle qui réussit à nous toucher, certes, mais qui ne parvient pas à advenir complètement à cause des frictions entre théâtre et musique.

Les feluettes était présenté du 21 au 28 mai dernier à l’Opéra de Montréal.

Article par Pierre-Olivier Gaumond.

Artichaut magazine

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