Pratiques artistiques féministes en corps et en mots. EDGY REDUX: indisciplinées et insoumises

Dans le cadre de la semaine célébrant la journée internationale de la femme, le studio 303 accueillait la deuxième édition du…
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Dans le cadre de la semaine célébrant la journée internationale de la femme, le studio 303 accueillait la deuxième édition du Festival Edgy Redux, initiative de Miriam Ginestier. Il s’agit d’une version condensée, coupures obligent, du Festival Edgy Women qui depuis 1994 se donne pour mission d’«explorer la complexité du féminisme contemporain au travers d’évènements artistiques expérimentaux, amusants qui renforcent la communauté1».

J’ai eu la chance d’assister à deux des trois évènements de ces festivités. Ce fut l’occasion de réfléchir aux thématiques de la création, des conditions de la femme, du rapport au corps et de l’émancipation, toutes aussi inspirantes que nécessaires. Les deux activités consistaient en une soirée de présentations performatives intitulée La soirée des oracles ainsi qu’une journée de colloque ayant pour objectif de laisser place au bouillonnement des idées sur ces enjeux.

Crédit photographique: Valérie Sanguin, Morgan Sea.
Crédit photographique: Valérie Sanguin

La soirée des oracles: performances artistiques féministes
«La performance permet une raréfaction du discours, rien de trop con, pas de doctrine, toute expérience est valable2

J’ai entamé la soirée, qui se déroulait dans l’ambiance chaleureuse et intime de la Sala Rossa, avec maintes questions en tête. L’une d’entre elles occupait activement mon esprit: comment peuvent se déployer, à travers la danse et autres médiums artistiques, des idéaux et réflexions féministes? Mon regard sur cette soirée était, d’entrée de curieux et enthousiaste.

C’est sous le thème La magie féministe que se sont déroulées les performances. Le pari que se sont donnés les artistes-performeuses de la soirée semble avoir été de mettre en scène les enjeux des représentations sociales de leur genre respectif (femme, trans, queers), mais aussi leurs propres travers, peurs, doutes, pertes d’équilibre, idéaux, dérapages, amours, chutes, cris, désarrois, etc. Elles ont rendu publique leur intimité et ont eu le courage de remettre en question leur condition par l’humour, l’autodérision et le rire. Elles nous ont donné le vertige de se tenir debout.

La prémisse était claire: «It’s gonna be confusing», nous annonce en début de soirée l’éclatante hôtesse de la soirée, Alexis O’Hara. Des costumes époustouflants, des mises en scènes loufoques et surprenantes – tout y était pour faire aller notre imaginaire. Comme la belle et la bête, qui jettent sur le public un sort murmuré à la douce communion d’un chœur de femmes, et qui suscitent chez nous un émerveillement inusité. Nous avons vu défiler une déesse de la mer polonaise produisant une dissonance radiophonique et avons assisté à une danse endiablée en imperméable ainsi qu’à une transe du vagin. Des corps désarticulés, des «corps-prestances», des «corps-émois», des corps en bataille immanquablement animés d’une énergie vive et palpable.

Cette soirée conduite par la spontanéité et un humour éclaté semblait avant tout être un espace créé par et pour les femmes où le plaisir d’être ensemble était flagrant. Il s’agissait d’un espace pour se réapproprier nos corps et notre sexualité, mais aussi pour plonger tête première dans certains stéréotypes ou symboles de genre afin de les déconstruire à grands coups d’imaginaire. Il s’agissait de subvertir le cadre de la catégorie «femme». Un spectacle de l’ordre du rituel magique brouillant nos repères et nous permettant de voir ce qui émerge d’une telle confusion. Un bouleversement des attentes et des aprioris d’une féminité qui refuse de se définir autrement que par l’action et par l’éclatement des frontières qui la retiennent d’être pleinement et librement. La magie féministe serait-elle dans cette fête qui consiste à se retrouver devant un mur anéanti, une nouvelle barrière piétinée?

Crédit photographique : Studio 303
Crédits photographiques: Studio 303

Le colloque ou How do we make feminist art and magics in Montréal?

Pour faire suite à cette soirée de performances féministes, un atelier-discussion était offert, le dimanche suivant, pour réfléchir ensemble aux façons d’inclure une perspective féministe dans le processus de création. Cette proposition a été explorée en quatre temps: «rages», «loves», «desires» et «actions». Quatre thèmes pour sonder comment s’imbriquent le féminisme et la création.

Voici, en guise d’aperçu, l’ébauche d’une cartographie de cette imbrication. Le processus de création féministe peut permettre de collectiviser nos ambitions et nos idéaux pour dépasser, ensemble, les limites du possible et pour franchir les frontières d’un «autrement». La perspective artistique et féministe devient une invitation à se libérer, en misant sur la jonction entre l’art et la vie, pour laisser place à l’instinctif et à nos intuitions. Ce rapport plus sensible au monde peut nous encourager, il nous semble, à habiter davantage notre corps.

Le processus de création féministe peut passer par exemple par la création de «safe spaces» dans des lieux publics ou encore par la mise en place d’espaces d’entraide, d’échanges et de rencontres artistiques permettant de se confronter aux différences, de partager nos vulnérabilités, nos fragilités et de verbaliser nos réalités. Dans le contexte actuel de coupures budgétaires et d’austérité (affectant particulièrement les emplois et conditions de vie et de travail des femmes), les espaces de ce type, laissant place à l’imaginaire, acquièrent un sens vital. En effet, la combinaison du festif et de la création, pour faire émerger des «utopies temporaires», ne devient-elle pas une voie de résistance?

1. Tiré de la page À propos du site web de Edgy Redux, http://www.edgywomen.ca/blog/a-propos/
2. Propos d’Anne-Élizabeth Côté, détentrice d’une maîtrise en dramathérapie.

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Le Festival Edgy Redux est produit par le Studio 303. La Soirée des Oracles avait lieu le 6 mars 2015 à la Sala Rossa et Edgy Colloque s’est déroulé le 8 mars 2015 au studio 303.

Article par Frederike Bergeron.

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