Anti-critique de La maison du rang Lynch d’Alexie Morin

"Un air de ressentiment et d’ennui pousse les cycles à se répéter, à s’hériter. La forêt derrière la maison familiale raconte la même histoire : la terre où les ancêtres ont immigré s’est figée ; ce qui s’est passé en premier recommence, et le roman a lieu car le tissu social s’est percé."
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par Ida Scarpino


Le premier livre du Cycle de Wickford Mills d’Alexie Morin, La maison du rang Lynch (Le Quartanier, 2025), s’inscrit indéniablement dans le genre du roman gothique. Pour une rare fois dans la littérature de l’extrême contemporain, nous voilà invité·e·s à goûter à une fiction dont la structure ne dépend pas d’une expérience narrative — c’est-à-dire une expérience proprement expressive, comme on en voit paraître des tonnes. Bien qu’il soit difficile d’exclure les impératifs post-modernes de la forme gothique (jeux de temporalité, mises en abime, et autres procédés à double sens permettant de porter le politique du récit), la quatrième de couverture déclare un rapport de l’auteurice à la « weird fiction ». Est-ce une justification devant un milieu littéraire qui n’est plus préparé ni censé recevoir un livre où la fiction n’est pas plus qu’elle-même ? Nous intéressons-nous trop, littéraires à l’étanche psyché, au réel en tant que produit de la fiction ? Depuis la sortie de La maison du rang Lynch, je n’ai que très peu entendu parler du livre. Il pourrait y avoir d’autres raisons.

 

À travers le XXe siècle des Cantons de l’Est, on apprend à connaître les McCabe, famille québécoise de descendance irlandaise. Les événements sont racontés à travers plusieurs générations et personnages. Ils sont surtout racontés par le corps, par l’attitude d’un personnage envers un autre, mais aussi à travers les thèmes de la maternité et de la mort. Un air de ressentiment et d’ennui pousse les cycles à se répéter, à s’hériter. La forêt derrière la maison familiale raconte la même histoire : la terre où les ancêtres ont immigré s’est figée ; ce qui s’est passé en premier recommence, et le roman a lieu car le tissu social s’est percé. Les secrets s’incarnent et s’articulent, puis deviennent fantômes et reviennent à travers les murs, les routes et les visages.

 

Je pourrais faire une critique plus constructive de la forme, si j’avais su repérer des longueurs inutiles ou des tournures de phrases imposantes. Mais Alexie Morin a construit un roman imperméable et envoûtant. Je peux cependant parler de sa réception qui me paraît assez curieuse, car elle fait miroir aux critiques du milieu littéraire, comme quoi celui-ci finit par négliger certains genres au profit de l’instrumentalisation de « l’inclusion » et des parcours identitaires. Ce qui, finalement, reproduit un marché de l’individualisme et du grain de sel, sans pour autant approfondir notre monde intérieur ni étancher notre culpabilité coloniale et patriarcale. Il est difficile de rencontrer des textes contemporains où tout n’est pas dit, où quelque chose n’est pas analysable, pliable en deux. La maison du rang Lynch aurait gagné à être mis de l’avant, simplement par esprit contradictoire. Je voudrais davantage de lectures comme celle-ci qui ne requièrent pas une maîtrise du savoir dire, mais bien un appel au sensible, qui se désistent du savoir ressenti pour nous confronter à la peau de l’existence crue. Quelque chose à lire qui fait confiance à notre capacité critique et qui nous rend le travail de réfléchir, de débattre et de changer. C’est ainsi que nous aurons la capacité et l’imagination pour créer quelque chose qui n’est pas et ne sera pas prouvé.

 

La maison du rang Lynch et sa sortie en librairie mettent en abime le passage de nos attachements symboliques aux plus forts (la marque du masculin reste). C’est également un très, très bon roman.


 

Alexie Morin, La maison du rang Lynch, Montréal, Le Quartanier, 14 octobre 2025, 416 p.

Ida Scarpino