Comment écrire sur une œuvre littéraire qui nomme, qui nomme tout et rien, dans une suite apparemment sans logique sinon celle de la libre association des idées; comment écrire sur ce projet d’écriture surréaliste bien nommé Cavalcade en cyclorama par le très coloré poète et artiste Marc-Antoine K. Phaneuf?
J’ai hésité un instant, pendant et après la lecture, à savoir si je produirais effectivement un papier sur ce livre débridé, dernier en date paru au Quartanier. J’ai refermé le livre, l’ai rouvert, suis tombé sur la dédicace de l’auteur : «Une CAVALCADE EN CYCLORAMA pour Simon, un tour de manège dans le village global du Québec et plus.» Ça ne dit pas tout, mais ça donne une bonne idée.
Sous-titré «poème», Cavalcade en cyclorama, c’est effectivement un poème, un seul long poème énumératif dont la virgule représente le seul signe de ponctuation récurrent. Une majuscule au début, un point à la fin, «DÉBUT» et «FIN» qui encadrent un enchaînement désordonné d’objets quotidiens ou imaginés, d’images en tous genres, de lieux, de personnes – beaucoup de personnes. Le petit gratin littéraire montréalais s’y trouve bien représenté : les éditions de Ta Mère, Bertrand Laverdure, Alain Farah, Nelly Arcan, Patrice Desbiens, Renée Gagnon, Edouard H. Bond, Larissa Corriveau, «la scène littéraire de Rimouski», Jean-Simon Desrochers, le Bathyscaphe et OVNI Magazine, et encore Simon Boulerice ou Michel Marc Bouchard y croisent les plus anciennes figures que sont Aquin, Ducharme, Gauvreau, Richler et plus, sans compter une certaine fixation pour trois auteurs français en particulier, Romain Gary, Jean-Philippe Toussaint et Olivier Cadiot. Sans être une galerie de portraits – puisque rien n’est vraiment décrit, tout y est seulement nommé – Cavalcade propose une sorte de mosaïque, façon pochette de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, où se côtoient aussi bien les références culturelles pointues ou consacrées – Thierry Arcand-Bossé, Gwenaël Bélanger, Mathieu Lefebvre, Mathieu Beauséjour, Thierry Marceau, Jean-Philippe Thibault; Marcel Duchamp, Jean-Paul Riopelle, Max Ernst ou Edouardo Kac, pour n’en nommer que quelques unes – que les lieux communs de la culture du divertissement, dont certains éléments semblent avoir plus fortement marqué l’auteur. Reviennent à quelques reprises Batman (surtout celui des années soixante et ses allusions homosexuelles louches), les Simpson, Family Guy, les films de Kubrick, de Tarantino, Dracula et Ghostbusters, Indiana Jones, Star Wars et Jurassic Park. Viennent compléter ce portrait éclectique quelques cinéastes québécois également : Denis Côté, Robert Morin, Denys Arcand, Claude Fournier, Jean-Claude Lauzon, Stéphane Lafleur, André Forcier. Enfin, s’égrènent les figures people d’ici qui sont incontournables et qui rendent au poème la saveur unique du kitsch si cher à l’auteur et au lecteur le sentiment de revisionner huit téléthons de suite : Ginette Reno, Annie Villeneuve, Occupation double, Guy Mongrain, Jean-Luc Mongrain, Guy A. Lepage, Michèle Richard, Guy Lafleur, Guy Cloutier, la famille Simard, Martin Deschamps, Éric Lapointe, Jean-Guy Lavigueur, Le Maire Labaume, Clotaire Rapaille, le Bonhomme Carnaval, la petite Cédrika… (Vous comprendrez que je profite de l’occasion qui m’est fournie de m’adonner au plus gros name dropping de l’histoire du web – et peut-être permettre quelques découvertes par le fait même, espérons.)
Qu’est-ce qui fait qu’on accroche? Pourquoi une suite arbitraire de noms propres et communs ne laisse-t-elle pas indifférent? Souvent, grâce à l’humour ou à l’étrange confirmation de la loi de Godwin :
…Les éditions de Ta Mère, les jeux de mots du genre « Ta Mère lance un livre », les jeux de mots sur Joe Bocan, « Joe Bocan reviendras-tu? », « Joe Bocan de concentration », Auschwitz, l’extermination des Juifs, la démence d’Hitler, La Chute qui représente ses derniers jours, la reprise de la scène où il pète les plombs en allemand sous-titrée selon une nouvelle de l’actualité, Hitler qui râle parce que les Canadiens ont congédié Carbo, des fettuccini carbonara, du bacon, du fric, du cash, «Cash City», Luc De Larochellière…
Ça donne une assez bonne idée de l’enfilade délurée qu’est le poème de Phaneuf. Il y a de ces moments hilarants où, suite à «Anne-Marie Losique», on lit simplement «des seins», l’évidence désarmante. Ou encore, un peu plus tordu, après «Katimavik» : «les jeunesses hitlériennes, les purges staliniennes, un camp de travail en Sibérie…» La suite prend parfois des allures plus ou moins consciemment politiques; face à une certaine pensée contemporaine ambiante resurgissent des images du trauma de l’Histoire : «…la cuisine du terroir québécois, les animaux nourris sainement, des produits bios, sans engrais chimiques, un avion qui survole un champ et déverse des produits chimiques, un avion qui survole un village et déverse du napalm…» Mais là où le poème remplit le mieux sa commande – si l’on se fie à la dédicace de l’auteur, qui paraît énoncer en raccourci l’intention qui préside à l’œuvre –, c’est dans ces moments un peu magiques où l’on est transportés dans un Québec soudainement commun, soudé par une culture qui apparaît pourtant sous la plus étrange lumière, quand tout à coup surgissent une personne, un lieu connus mais un peu glauques au cours de l’énumération qui se poursuit inlassablement en laissant toujours un peu plus l’impression finalement d’un monde partagé fait de tous ces fragments qui traînent ça et là dans nos têtes, malgré nous, et l’on se surprend à l’avoir remplie de trop de références inutiles, la tête :
…tirer un orignal, un gros buck, un bock de bière, les tavernes où le bock est encore à 1,75$, Taverne Rancho à Tétreaultville, Christian Tétreault qu’on n’a pas vu depuis un crisse de boutte, hein?, L’Épicerie en folie, faire l’épicerie sur le Prozac, avoir les munchies, bouffer une poutine à 3h du mat, la Banquise, tuer des bébés phoques sur la banquise, Brigitte Bardot…
Vers la fin (mais ç’aurait aussi bien pu être au début?), Phaneuf nous donne une piste ou deux sur sa démarche, peut-on croire : «…faire quelque chose pour s’occuper, tuer le temps, s’activer pour ne pas s’ennuyer, un passe-temps, monter des modèles réduits à coller, sniffer de la colle…» Plutôt que de s’adonner à cette dernière addiction peu épanouissante, il aura voulu nous partager encore une fois sa vision personnelle d’un Québec qu’il s’emploie le plus souvent à dépeindre sous ses travers les plus ridicules, poursuivant cette démarche qui lui est propre et qu’on a pu observer déjà à l’occasion de projets antérieurs, Les petites annonces ou Guy et Nathalie suivi de Répétition.
Reste que comme pour tout projet de ce genre, ouvert sur un ensemble toujours bien plus vaste que ce que l’œuvre peut capturer, un sentiment paradoxal s’installe : celui d’avoir été bombardé de trop d’informations doublé d’une vacuité inaliénable inhérente à cette boulimie grotesque de la parole déferlante. En ce sens, le poème de Phaneuf se fait critique du contemporain qui l’alimente. N’empêche, lorsqu’on lit : «…le test des taches symétriques où il faut dire ce qu’on y voit, dire le mot qui nous vient en tête lorsqu’on entend un mot, enfiler les idées l’une à la suite de l’autre, faire des liens, réunir les morceaux du puzzle pour comprendre l’énigme, une devinette, le Sphinx dans le désert…», ça donne envie de dégager un sens à ces signes, ces mots, ces images qui remplissent les soixante-neuf pages qu’on vient d’abattre en trombe. Y en a-t-il un? La réponse tient peut-être dans les sourcils du tripatif Jacques Languirand.
——
Marc-Antoine K. Phaneuf, Cavalcade en cyclorama, poème écrit dans le cadre de la résidence/performance Pense-bête, réalisée à L’Écart, le centre d’artistes autogéré de Rouyn-Noranda, du 13 au 20 mars 2010. Publié à Montréal, Le Quartanier Éditeur, 2013, 69 pages.
Article par Simon Levesque. Tigres de papier & autres créatures sibyllines occupent son esprit amusé par l’objet inexistant.