Les connexions nomades

DANS L’OMBRE DU COMÉDIEN, LES MÉTIERS MÉCONNUS DU THÉÂTRE (1) Comédiens, metteurs en scène et dramaturges font l’objet de nombreux…
1 Min Read 0 215

DANS L’OMBRE DU COMÉDIEN, LES MÉTIERS MÉCONNUS DU THÉÂTRE (1)

Comédiens, metteurs en scène et dramaturges font l’objet de nombreux articles nous entraînant dans leur processus créatif. Derrière ces artistes habitués aux projecteurs se trouve cependant un monde quasi inexploré, réputé comme aride. C’est celui des diffuseurs, des relationnistes, des directeurs de théâtre et autres personnes essentielles au bon fonctionnement d’un monde théâtral foisonnant. Depuis 15 ans, l’organisme des Voyagements s’occupe de tisser les liens entre tout ce beau monde, afin que les citadins ne soient pas les seuls à profiter de ce qui sort de ces manufactures créatives que sont les nombreux théâtres montréalais et québécois. Faire tourner le théâtre en région, en Ontario comme dans les provinces maritimes, c’est leur affaire. Voici donc une incursion dans leur monde, en compagnie de Manon Morin, directrice des Voyagements.

La pièce Soupers, en tournée avec les Voyagements (Courtoisie des Voyagements)
© Courtoisie des Voyagements

L’Artichaut : On connaît, pour la plupart, le Théâtre des Voyagements, l’endroit où la pièce mythique Broue est née. On connaît cependant un peu moins Les Voyagements tout court. Pouvez-vous nous en faire une brève description?

Manon Morin : Ça a commencé en 1997, nous avions le projet de faire circuler le théâtre de création. En fait, le nom provient effectivement de la compagnie qui a produit Broue, mais comme il était libre à ce moment et que son sens cadrait avec ce que nous allions faire, nous l’avons adopté. Les Voyagements, c’est un organisme mis sur pied suite à une consultation du milieu théâtral qui cherchait des moyens de partir en tournée avec leurs spectacles. Au départ, c’était le Théâtre Populaire du Québec qui faisait ce travail avec des pièces de répertoire. Lorsqu’il est mort de sa belle mort, nous avons repris le flambeau en axant notre mandat sur un théâtre plus actuel. Entre temps, de nouvelles compagnies étaient nées et plusieurs d’entre elles se destinaient à la tournée. En tant que regroupement de diffuseurs, notre rôle était de devenir cet outil qui leur permettrait de partir. De cette manière, nous allions pouvoir faire connaître des artistes moins connus en région, des gens qui ne passent pas nécessairement à la télévision. Il fallait réfléchir à comment porter cette parole, comment aider le diffuseur dans sa prise de risque. Par après, nous nous sommes mis à l’accompagner encore plus, en développant des publics, en organisant des rencontres entre les artistes et ces publics.

A. : Et c’est coûteux, de partir en tournée?

M. M. : Ça varie beaucoup, il faut transporter le décor, les comédiens, le matériel technique et on ne fait généralement pas plus d’un soir par endroits. Sans l’aide d’organismes comme nous et des diffuseurs, la circulation serait impossible. La compagnie participe aussi et chaque projet peut obtenir des subventions au cas par cas. Il est important de comprendre que les gens ne sont pas prêts non plus à payer 45$ pour aller voir du théâtre. Les théâtres arrivent à abaisser les prix en offrant des abonnements, tout en s’assurant d’avoir du public pour chacun des spectacles présentés. Il faut que tout le monde mette l’épaule à la roue.

A. : Après 15 ans d’activité, qu’est-ce qui a changé dans le travail des Voyagements?

M. M. : Peu de choses, sinon le réseau qui s’est agrandi! Nous avons de plus en plus de diffuseurs partenaires. Aujourd’hui, on couvre les régions du Québec, les provinces maritimes, l’Ontario et depuis peu, l’Ouest canadien.

A. : La barrière de la langue me paraît un obstacle majeur à l’exportation d’un théâtre francophone en Ontario ou dans provinces maritimes. Pourtant, vous tournez beaucoup dans ces coins-là. Il y a un public francophone assez grand pour que ce soit possible?

M.M. : Évidemment, en dehors du Québec, c’est une autre réalité pour le théâtre francophone. Mais il n’y a pas que des théâtres francophones au Québec. Le Théâtre populaire d’Acadie, celui de l’Escaouette à Moncton, de la Seizième à Vancouver, ces compagnies-là roulent depuis longtemps! C’est une autre dynamique, ces théâtres-là travaillent aussi beaucoup dans l’optique de préserver l’identité francophone. Le théâtre devient alors un outil. Il faut aussi compter sur le fait que les communautés francophones sont généralement assez regroupées. Ce n’est pas toujours facile, mais ce genre de projet est porteur!

A. : À peu près tout le monde sait à quoi ressemble une journée dans la vie d’un comédien, d’un metteur en scène ou d’un dramaturge. La vôtre peut sembler un peu plus nébuleuse d’un œil extérieur. En tant que directrice des Voyagements, en quoi consiste votre travail?

M.M. : Mon travail consiste principalement à permettre la concertation entre partenaires. On reçoit l’offre de toutes les compagnies qui ont la volonté de tourner et on constitue un répertoire qui permet aux diffuseurs de faire le tri dans ce qui les intéresse. Il faut aussi organiser des rencontres autour des pièces. Tout ça permet aux distributeurs de ne pas être seuls dans la prise de risque, surtout que plusieurs d’entre eux ont des activités pluridisciplinaires. Concrètement, ça implique beaucoup d’échanges, de réunions et de programmation. On développe de nouveaux publics. Essentiellement, je joue le rôle de courroie de transmission. J’entends les préoccupations des programmateurs, ce qui me permet de faire le pont avec les artistes et les compagnies.

A. : Parmi les plus illustres spectacles étant partis en tournée avec les Voyagements, on compte l’excellent Les trois exils de Christian E. (2011), Slague – L’histoire d’un mineur (2009) et Littoral (1998). Le meilleur spectacle diffusé par les Voyagements, selon vous, c’est quoi?

M.M. : C’est difficile à dire, parce qu’il n’y en a pas un, mais beaucoup! J’ai vu Les trois exils de Christian E. il y a deux ans à Québec et je suis tombé en amour avec cette pièce. Le jeu d’acteur extraordinaire, la scène vide, c’était génial. Littoral par contre, c’était plus gros, plus étoffé. Wajdi Mouawad est un auteur extraordinaire! C’est deux choses différentes.

A. : Les voyagements, c’est financé par le gouvernement du Québec, celui du Canada et le Conseil des arts canadiens. Est-ce que l’on peut dire que c’est un programme gouvernemental?

M.M. : En fait, nous sommes un organisme sans but lucratif. Comme tous les organismes culturels, nous avons besoin du soutien de bâilleurs de fonds pour survivre. Ça fait des années que nous sommes financés, ça implique aussi d’aller dans leur sens, de répondre à leur demande. Cette demande, c’est de favoriser l’art et la diffusion, ce que nous visons aussi. Cependant, c’est certains qu’ils ont leurs propres objectifs. Nous sommes indépendants d’esprit, mais pas de bourse!

A. : Les coupes gouvernementales dans les programmes de culture sont à présent monnaie courante, qu’ils proviennent de Maka Kotto ou de James Moore. Évoluez-vous dans un contexte de constante précarité?

M.M. : On sent effectivement que c’est plus difficile, mais depuis 1997, ça a toujours été notre lot. Il y a peu d’argent nouveau en culture et en diffusion, mais on arrive à faire avec ce que l’on a. Mais quand nos subventions ne sont pas coupées, c’est certain qu’on se réjouit! Il faut continuer d’essayer de convaincre ces gens que ce que l’on fait, ça fonctionne! C’est certain qu’avant, il y avait moins de coupes. On a un choix à faire, abandonner, ou continuer selon de nouveaux objectifs.

A. : Vous ne faites la diffusion que de théâtre de création. Quels sont vos critères permettant d’établir ce qu’est un théâtre de création?

M. M. : Nous travaillons le théâtre d’auteurs et de créateurs d’aujourd’hui, les classiques de demain. Ces pièces n’ont pas besoin d’être présentées pour la première fois, mais on recherche de nouvelles voix contemporaines. Par exemple, le théâtre généralement de répertoire que présente Duceppe n’entre pas dans nos critères. Nous voulons donner la place aux créateurs d’aujourd’hui.

A. : À quoi ressembleront les Voyagements de l’avenir?

M.M. : On ne pourrait pas être plus gâté en terme de création et de diversité alors on va essayer de garder le cap et d’aller rejoindre un plus large public. Il faut convaincre les gens que le théâtre de qualité peut être une grande découverte, qu’il parle de nous, de la vie!

Thomas Dupont-Buist

Jadis sous les projecteurs, il lui aura fallu un certain temps pour se rendre compte que l’on était finalement bien mieux parmi le public, à regarder le talent s’épanouir. Un chantre des arts de la scène qui aime se dire que la vie ne prend tout son sens que lorsqu’elle a été écrite.