Fable sur la violence. Dheepan, de Jacques Audiard

La peur et la cruauté sont indissociables de Dheepan, le dernier film de Jacques Audiard. Le long métrage qui a…
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La peur et la cruauté sont indissociables de Dheepan, le dernier film de Jacques Audiard. Le long métrage qui a remporté la Palme d’Or lors du dernier festival de Cannes bouleverse par sa violence inouïe, violence qui oscille sans cesse entre l’espoir et l’abandon.

DHEEPAN
Traitant de l’immigration de réfugiés Sri-lankais, Dheepan n’a pourtant strictement rien à voir avec un film classique relatant les hauts et les bas de migrants fraichement débarqués en Europe. Audiard signe au contraire un film audacieux, déroutant et plutôt instable, au rythme parfois difficile à soutenir.

Présentant un trio d’acteurs méconnus du grand public, le film relate l’histoire de Dheepan (Antonythasan Jesuthasan), ancien combattant séparatiste qui, afin de fuir le Sri-Lanka, recrute dans un camp de réfugiés une jeune femme, Yalini (Kalieaswari Srinivasan), ainsi qu’Illayaal (Claudine Vinasithamby), une orpheline de neuf ans. Les trois inconnus usurpent l’identité d’une famille décédée et se présentent aux bureaux de l’immigration, espérant être emmenés en Europe. Envoyés dans une petite ville française, ils débarquent tous les trois dans un immeuble d’un quartier malfamé, où les gangs de rue font la loi à coup de bagarres et de rafales de tirs.

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Le film suit alors la quête des personnages qui tentent péniblement de former la famille qu’ils ont inventée de toute pièce, bouleversée par l’hostilité de leur nouveau milieu. Alors que la fillette désire ardemment l’amour de ses parents adoptifs, les deux adultes se retrouvent imbriqués dans une relation d’amour-haine, où l’indifférence mutuelle laisse parfois place au désir.

C’est toutefois la présence des gangs qui finit par affecter le plus le fragile équilibre de la « famille ». Trop tôt, Dheepan, qui a déniché un emploi comme gardien d’immeuble, se sent happé par cette vague de violence et de domination, replongeant malgré lui dans la guerre sanglante qu’il a voulu fuir.

Le film immerge en effet d’emblée les spectateurs dans un climat de lourdeur, se rapprochant souvent du thriller. Des scènes remplies de non-dits, une caméra instable, de gros plans sur les visages torturés et affligés des protagonistes succèdent aux brèves séquences plus légères. L’esthétique, magnifique mais brute et sans artifice, ramène constamment à l’avant-plan les aspects les plus crus et naturalistes de la mise en scène d’Audiard.

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Le choix des acteurs, peu familiers avec le cinéma, aurait pu être risqué. Au contraire, l’interprète de Dheepan, Antonythasan Jesuthasan, tient le film sur ses épaules avec un jeu juste, tout en subtilité et en finesse. Ses partenaires de jeu, Kalieaswari Srinivasan et Claudine Vinasithamby, sont également convaincantes.

Le principal bémol réside dans certaines scènes, très violentes, qui manquent parfois franchement de réalisme et flirtent avec la caricature. La ligne, souvent mince entre l’humour et le mélodrame, rend ainsi la tonalité du film difficile à saisir. Ceci sans compter une fin harmonieuse, presque idyllique, qui fait sourciller tant elle détonne du reste du long-métrage. Audiard prend ici plaisir à jouer avec les codes du cinéma de genre, comme il l’avait déjà fait dans Un prophète (2009), film de gangster aux échos parfois quasi religieux.

Au final, on comprend rapidement qu’Audiard signe davantage une fable sur la violence qu’un portrait réaliste d’une famille de réfugiés. Fable qu’il a somme toute bien réussie, par une ambiance unique, une esthétique parfaitement maîtrisée, et surtout une histoire jamais racontée ailleurs, en phase avec l’actualité européenne.

Dheepan, 1h 55 minutes, en salles à compter du 12 février.

Article par Catherine Lamothe – Étudiante en journalisme à l’UQAM. Fan de cinéma et de fromage.

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