Repris à l’Usine C deux ans après sa création, Untied Tales est un duo chorégraphié et interprété par Clara Furey et Peter Jasko, accompagné des lumières envoûtantes du concepteur Alexandre Pilon-Guay, et de la composition musicale immersive de Tomas Furey.
Lorsque le public entre en salle, les deux danseurs sont déjà allongés sur un praticable blanc, tête-bêche, au centre d’un espace dépouillé. Les lumières s’éteignent progressivement, sur la scène comme dans la salle, mais avec une légère longueur d’avance sur la scène, de sorte que les corps semblent se perdre dans l’horizon.
Ce passage par l’obscurité complète s’apparente à un endormissement liminaire, comparable à celui d’Alice aux pays des merveilles. Par la suite, les deux interprètes s’extirpent lentement d’un sommeil lourd, par des mouvements minimes des mains et des pieds.
Ayant comme sous-titre The vanished power of the usual reign (le pouvoir disparu du règne de l’ordinaire), Untied tales nous plonge dans un univers autre. Les interprètes expérimentent des lois physiques différentes de celles que nous connaissons dans le « règne de l’ordinaire ».
Le premier quart du spectacle se fait dans une verticalité impossible, les corps sont irrésistiblement attirés vers le sol, ne se déploient jamais entièrement. Cela remet en question l’évidence de la verticalité, du déploiement du corps, l’ordinaire station debout des individus.
Cette difficulté dans le déploiement vertical engendre des mouvements et des déplacements d’une extrême lenteur, faisant exister une force de gravité supérieure à celle de la Terre. Transplantés sinon sur Jupiter, du moins dans un espace radicalement autre, nous sommes là encore extirpés du règne de l’ordinaire et placés dans un espace de sidération.
Autre évidence remise en question dans le spectacle : la fluidité du mouvement et la continuité du temps. En effet, les interprètes travaillent sur le mouvement saccadé, conduisant à un effet stroboscopique sans variation de lumière, avec parfois des accents de Pop-in, cette danse robotique née aux États-Unis dans les années 1990.
En outre, les variations sur la vitesse du déplacement questionnent la linéarité du temps. Cela est particulièrement notoire dans une séquence où Clara Furey semble se déplacer comme dans un enregistrement vidéo qui s’arrête, qui s’accélère, qui revient en arrière. Cette séquence plonge le spectateur dans une dimension temporelle inhabituelle.
Aux réflexions sur le temps font écho des réflexions sur l’espace et ses dimensions. L’esquisse d’un carré au sol par Clara Furey et d’un carré sur le mur par Peter Jasko mettent en exergue la structure de plans géométriques qui conditionnent notre compréhension de l’espace en trois dimensions. S’y ajoutent certains passages où les deux interprètes semblent presque se confondre avec la bidimensionnalité du mur de fond de scène ou du sol. Cet ajout scénographique minimaliste questionne également la nécessité que nous avons de construire des espaces structurants pour appréhender notre environnement.

La musique composée par Thomas Furey repose, elle aussi, sur des éléments structurants, comme des loops (boucles), des motifs récurrents ou des coupures musicales qui trouvent un écho dans le mouvement, sa progression lente ou par à-coups.
La musique envahit la salle, sortant de plusieurs sources disséminées, et crée un environnement immersif qui joue sur l’inconfort du spectateur, plongé durant le temps du spectacle dans un espace-temps différent du régime ordinaire, une dimension autre, extraordinaire.
Un moment de transe parcourt les corps tremblants des deux interprètes, juste le temps d’être déçu de ce type d’exploration déjà vue et revue en danse contemporaine. Mais Clara Furey y met un terme avec un mouvement de guillemets qui souligne la citation et rompt avec ce seul moment de commun, de déjà vu. Cela souligne par la négative, le travail inouï qui est fait sur le corps et l’espace dans le reste de la représentation.
Enfin, ce duo repose sur une esthétique de la découverte. Les mouvements et les déplacements empiriques de ces corps transposés dans un univers aux lois différentes des nôtres (tels des souris de laboratoire) brouillent la frontière entre l’action de l’espace sur les corps et l’action du corps sur l’espace.
La pièce Untied Tales, chorégraphiée et interprétée par Clara Furey et Peter Jasko était présentée dans la petite salle de l’Usine C du 9 au 12 février.
Article par Lena Djaïz.