On a déjà abondamment traité de la peur de l’autre au théâtre. Là où II (deux) se distingue des autres œuvres ayant abordé cette problématique, c’est en prenant la question d’un point de vue extrêmement intime, pour ne pas dire privé. Dans l’une de ses œuvres les plus réussies, Mansel Robinson nous entraîne dans des méandres psychologiques insoupçonnés. Fidèle traducteur du dramaturge canadien, notre franco-ontarien national, Jean Marc Dalpé, nous offre une version francophone de très haut calibre de la pièce Two Rooms. Les habitués du tandem (dont je fais partie) seront heureux de retrouver le verbe haut de ceux qui nous avaient offert en 2007 Trains fantômes et en 2008 Slague-L’histoire d’un mineur, toutes deux présentées à La Licorne. Les autres se réjouiront sans doute de découvrir ces pièces à caractère social, dénuées de toutes fioritures et portées par la force du conte.
Il y a généralement peu de personnages dans les textes de Robinson, ce à quoi ne déroge pas II (deux), porté par Elkahna Talbi et Jean Marc Dalpé. Les décors sont souvent modestes, se réduisant à leur plus simple appareil. Une chaise par ci, un mur ou une fenêtre par là. Rien pour éblouir, tout pour éclairer, pour paraphraser une belle formule de Marcelle Dubois. Toute l’attention du spectateur est concentrée sur la puissance du texte et de ceux qui le rendent avec toute la dévotion dont ils sont capables. Je n’arrive toujours pas à m’expliquer pourquoi j’aime tant ce genre d’oeuvres, d’une certaine façon austères et marquées par un dénuement profond. D’ailleurs, ma copine, avec qui je suis généralement en désaccord lorsqu’est venu le temps de parler de théâtre, me dit souvent que j’ai « des goûts de vieux ». Possible. J’espère seulement que d’autres les partagent.
Quoi qu’il en soit, II (deux) s’inscrit dans la lignée des précédentes collaborations du duo. À la seule différence que les réflexions qui y naissent paraissent encore plus mûres que précédemment. Dalpé y incarne un policier québécois « de gauche » marié depuis près de dix ans à Maha, une médecin tunisienne aussi jolie qu’intelligente (interprétée par Talbi). On sait dès le début que Mercier (le policier en question) a fait la peau à sa femme. Côte à côte sur scène, le couple s’ignore superbement : chacun est ailleurs. Mercier, en cellule, est interrogé par des confrères auxquels il confiera tout sans jamais s’excuser, investi de la certitude du vengeur. Maha, dans un non-lieu, retrace les débuts de sa relation avec Mercier et ce qui plus tard l’en éloignera. On découvre rapidement toute l’importance que le doute a eu dans cette tragédie. Car Mercier n’était pas un mauvais homme. Plutôt un homme dont le travail était de protéger et qui s’est retrouvé avec une guerre sale sur les bras. Cette guerre, dont il parle sans cesse, c’est celle qui a été déclarée par le président Bush en 2001, suite aux attentats du 11 septembre. La fameuse guerre au terrorisme, celle que l’on mène dans l’ombre, presque invisible pour qui n’y prête pas attention, mais dont le front peut soudainement se déplacer jusqu’au pas de votre porte.
De plus en plus obsédé par cette idée paranoïaque persistante, encouragé par le climat ambiant, Mercier se met à soupçonner sa propre femme, qu’il connaît pourtant mieux que quiconque. II (deux) se pose ainsi en critique acerbe de notre société qui en vient à considérer tous ses citoyens comme des terroristes en puissance. Admirablement construite, l’oeuvre trouble. Dalpé y livre, fidèle à son habitude, une grande performance. À croire que jouer ne serait pas pour lui une seconde, mais bien une première nature. Sa voix forte, pleine d’assurance, me semble encore résonner au moment d’écrire ces lignes. Talbi se défend tout aussi bien, même si son jeu est parfois parcouru de quelques béquilles. Moins incarnée, elle rend tout de même très bien toute la force des mots de Robinson. Quant à la mise en scène de Geneviève Pineault, on ne peut que rendre compte de son efficacité dans le minimalisme. Rappelons ici que la minuscule scène de la Petite Licorne est bien vite traversée, ce qui n’a en rien affecté la qualité de la production. Alors si la proximité ne vous fait pas peur, il vous fera certainement grand bien d’assister à cette courte reprise avant qu’elle ne reprenne la route.
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II (deux) de Mansel Robinson, présenté en reprise à la Petite Licorne du 4 au 8 novembre. M.E.S. Geneviève Pineault.

