C’est dans le cadre de Zone HOMA sous une lourde chaleur d’été que le trio formé de Léo Loisel, Alice Moreault et Benjamin Huppé présentait ce 12 août leur création You, un monologue solide qui traite de la détresse humaine entraînée par la surabondance d’images… et de poulet.
Le sol du cube de la Maison de la culture Maisonneuve est pris d’assaut par un tas de vieilles boîtes de rôtisserie pour emporter. Ça sent l’animal. Des os de bœuf sont dispersés ici et là, tout comme les bouteilles et cannettes vides qui ajoutent à cette nature morte. Parmi tous ces cartons huileux, une jeune femme, cheveux gras et jogging, est en train de fusionner avec le tissu brun du divan. Le regard tout entier perdu dans l’écran devant elle, sa bouche s’affaire à sucer une aile de poulet qu’on devine être la milliardième. Sur cet écran, un vidéo d’archive de l’assassinat de John F. Kennedy. Et à répétition, la first lady qui tente de ramasser les bouts de cerveau de son mari après le coup fatal. C’est ainsi que débute You: un savant mélange de poésie et de brutalité.

Tout au long de la proposition, un zapping rapide de vidéos amateurs circulant sur le web nous bombarde. Substituant son regard au geste, la jeune fille devant YouTube est l’impuissance même. Elle concrétise ses fantasmes en vivant à travers l’image spectaculaire. Elle mange jusqu’à ne plus se sentir et jouit de cette anesthésie. Ce dispositif de face-à-face humain-écran est évocateur. Ce n’est pas sans rappeler la pièce Andreï ou le frère des Trois sœurs du Collectif Bobik présenté l’automne dernier à l’Espace Libre.
Le texte, superbement porté par Alice Moreault, est dense, à l’image du flot continu d’Internet. La prise de parole, à la fois vulgaire – lire insignifiante et violente — et principalement anglophone, est polluée par une langue hétéroclite. On fait appel à la mémoire collective d’une brillante manière. On tire de l’Histoire l’essentiel. Quand on parle des tours, on sait desquelles. C’est direct, pas de temps pour les fioritures. Un complexe jeu de voix, à la limite schizophrénique, dynamise le monologue. On ne peut qu’y voir la solitude de cette femme traversée par des voix étrangères. D’une grande intensité, le travail d’Alice Moreault, dont on sent l’angoisse au corps, est calculé et nuancé.
Le tout n’est pas sans humour. Mais des rires s’écoulent un mince filet amer. C’est comme rire devant la mort inévitable. L’aliénation qui vient à bout de nous et, enfin, notre abandon. C’est violent. C’est beau. On rit de la dernière expression à la mode sur le web, de l’image vue et revue. On suce l’os jusqu’à la moelle. Mais dans ce propos, il y a plus qu’une critique de la fameuse société de consommation qui a le dos large, on touche à la fragilité de l’homme. Ce vide universel à remplir peu importe comment. C’est là qu’intervient YouTube, symbole de l’abondance où plus rien n’est extrême; YouTube comme vitrine de l’aliénation du monde. La limite du visible y est sans cesse repoussée. YouTube est passé maître dans l’art du spectaculaire, devenu un impératif de rentabilité commerciale.
«YouTube c’est super. Parce que dans YouTube. Il y a you. Et you. C’est toi. C’est moi. C’est vous. C’est nous.»
À quelques reprises durant ce laboratoire, des montages serrés de vidéos font monter la tension. Le rire se mêle à l’insoutenable. Devant ces extraits viraux, étourdis, on a les yeux béants et une boule étrange se forme déjà dans la poitrine. YouTube désextrémise l’évènement par la profusion d’images qui parasitent notre quotidien. C’est la prémisse à la base de ce projet. Cette violence absorbée par l’abondance et la surexposition est portée comme un emblème, celui d’une époque où le désœuvrement prend le pas sur le travail collectif à faire et sur les rêves de bonheur égarés. Malgré tout, il y a de l’espoir. Il y aura toujours quelques uns d’entre nous qui allons préférer regarder la pluie d’étoiles (en streaming évidemment) plutôt que le Super Bowl.
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You était présenté à la Maison de la Culture Maisonneuve dans le cadre de Zone HOMA, le 12 août dernier.
Quelques lectures estivales pour les mordus :
EXTRÊME — Esthétiques de la limite dépassée, Paul Ardenne
Politiques du spectateur, Olivier Neveux
Image et mémoire, Giorgio Agamben
Article par Josianne Dulong Savignac. Issue d’Études théâtrales à l’École supérieure de théâtre, Josianne rêve d’un sandwich théorie-pratique-mayonnaise. Elle s’intéresse plus particulièrement au théâtre documentaire, à l’art visuel contemporain et au cinéma. Parlez-lui un peu et elle vous fera d’autres analogies douteuses.