À jouer sans vers, on triomphe sans esprit.
La critique fait la vie dure au théâtre Denise-Pelletier. Une institution présentant du théâtre archéologique passe pour stérile, vide, voir obsolète, dans une ville qui se veut à la fine pointe de l’art contemporain. C’est dans cet esprit que je me suis assise dans l’ingrate salle de ce théâtre, samedi dernier. Pleine de mauvaise foi, je l’avoue, j’ai feuilleté le programme, remarquant la «qualité» des croquis des costumes et le dédain du metteur en scène pour les majuscules. J’ai ri quand le rideau s’est levé sur une parade de costumes plus pompeux les uns que les autres, encore quand le décor branlant est tombé des cintres et encore plus quand un chien est apparu sur scène, si noir qu’on n’apercevait qu’une langue léchant le vide.

Toutefois, il faut bien admettre que la compagnie Richard III s’est réellement engagée dans la production, faisant des choix dramaturgiques intéressants. Plutôt que de monter Le Cid à l’époque de sa création, Daniel Paquette préfère le situer au cœur de l’âge d’or espagnol. La Castille s’en trouve d’autant plus impressionnante, au sommet de sa gloire et de sa puissance. À sa tête, Paquette nomme un roi handicapé et vieux (Alain Fournier, hilarant) dont l’héritier n’est encore qu’un bébé, ce qui fragilise les assises du royaume. Tout le décor est habillé des motifs caractéristiques de l’architecture maure. L’envahisseur si redoutable pour les Espagnoles est donc omniprésent. Confronté aux symboles catholiques arborés par tous les personnages, c’est tout le conflit Orient/Occident que l’on reconnaît être symbolisé sur scène. Les murs percés de mosaïques derrière lesquelles se cachent des oreilles indiscrètes mettent en lumière toute la problématique du conflit cornélien : l’honneur ou l’amour.

Un décor sobre donc pour laisser entièrement la place aux émois et au drame. Les comédiens, qui, dès les premières séances, ont répété en costumes, apparaissent à l’aise dans leur attirail. On accuse d’ailleurs cette surenchère de tissus précieux lors de plusieurs scènes d’habillage. Lorsque l’infante (brillante Julie Gagné) se dépare de tous ces bijoux de cérémonie, on assiste à une analogie formidable du poids de son rang sur son âme. Le vers, cauchemar de notre théâtre contemporain, est maîtrisé, parfois même poignant. Carl Poliquin est au sommet de son art lorsqu’il murmure à Chimène, le cœur et les mains sanglantes:
Ne diffère donc plus ce que l’honneur t’ordonne:
Il demande ma tête, et je te l’abandonne;
Fais-en un sacrifice à ce noble intérêt,
Le coup m’en sera doux, aussi bien que l’arrêt.

Je suis sortie du théâtre à bout de souffle, riant comme une adolescente qui vient de regarder Twilight. Je réalise qu’en dépit des débats éthiques et budgétaires qui déchirent le milieu théâtral québécois, en dépit de ces accusations de théâtre archéologique, pour ne pas dire archaïque, le théâtre classique a bel et bien sa place dans le Montréal d’aujourd’hui. Bien sûr, il nous faut des laboratoires exploratoires tels que l’ont été Variations pour une déchéance annoncée d’Angela Konrad ou Caligula Remix de Marc Beaupré. Mais ces exercices de dépouillement n’auraient aucun sens sans leur pendant classique, fidèle à leur version originale. On m’accusera de cautionner les médiocres productions de nos richissimes théâtres (vous savez lesquels). À ceux-là, je réponds qu’il y a classique et morbide, comme le dirait Peter Brook. Le Cid de Daniel Paquette est pour moi la preuve qu’un texte cornélien peut encore être monté sans être charcuté, simplifié ou musicalisé.
À vous, amoureux des grands textes, je dis plongez! Mais par pitié, plongez avec intelligence.
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Le Cid de Corneille, présenté au Théâtre Denise-Pelletier du 13 novembre au 7 décembre 2013. M.E.S Daniel Paquette.
Article par Corinne Pulgar. Bachelière en art dramatique, parfois régisseur, metteur en scène et conseillère dramaturgique. Aussi végétarienne, humaniste, addict de la parrhésie et numéricienne lettrée.