Comme bon nombre d’enfants, j’ai passé une bonne partie de ma jeunesse à me bagarrer avec mon petit frère. Avec trois ans de plus que lui, j’avais un avantage certain et une propension toute filiale à le martyriser. Je me souviens de mes meilleurs coups (qui sont aussi mes pires). Une fois, nous jouions à la cachette avec d’autres enfants sur la grève, au bord de la mer, par un bel après-midi d’été. J’avais réussi à m’accaparer le pistolet à pétard d’un autre marmot et dans mon rôle de tyran, avait appuyé sur la gâchette à quelques centimètres de l’oreille de mon pauvre frérot (qu’il me pardonne ma stupidité). Je me souviens encore de l’ampleur de la détonation qui avait résonnée comme un grand coup de tonnerre dans ce paisible endroit. Mes parents avaient cru, l’espace d’un instant, que j’avais rendu le pauvre Joël complètement sourd. Heureusement, je vous l’assure, il se porte très bien aujourd’hui, lui et ses oreilles. À un autre moment, en plein hiver québécois, j’avais dû l’emmerder à un point extrême, car si je ne me souviens pas de ce que je lui avais fait, je me souviens très bien de sa terrible vengeance. Saisissant une pelle en aluminium, il m’avait fracassé le tibia avec celle-ci, déployant une force que je ne lui connaissais pas. J’avais bien trop mal pour être seulement capable de penser à répliquer. Nul doute cependant que la riposte était venue bien plus tard, au moment où il s’y attendait le moins. Aujourd’hui, nous nous entendons à merveille et ces souvenirs ne font qu’apparaître de grands sourires sur nos visages. Cependant, je me souviens très bien de ce champ de bataille qu’aura été l’enfance.

Si j’ai choisi de vous raconter ces petites anecdotes, c’est qu’ils ont soudainement été rappelés à ma mémoire en voyant Coleman et Valene, ces deux frères qui ont déjà quitté l’enfance, sans pourtant acquérir la sagesse de l’âge adulte. Ces deux personnages, tout droit sortis de L’Ouest solitaire, une pièce de l’Irlandais Martin McDonagh, passent leur temps à s’entretuer. Pour mon plus grand bonheur, cette nouvelle production du Théâtre Bistouri prenait l’affiche, ce mardi, à la salle intime du Théâtre Prospero. Cette comédie dramatique, shootée à l’humour noire et d’un réalisme saisissant aura de quoi plaire aux esprits qui n’ont pas peur de rire du malheur. On connaissait déjà l’humour grinçant et décapant de McDonagh, pour avoir savouré Le Pillowman en 2009 sur les planches de la Licorne. Cependant, ce qui nous est présenté ici est bien différent de cette précédente production. Moins ambitieuse, certes, mais la faute ne revient pas aux artisans de Bistouri. Le texte du Pillowman avait une grande profondeur, de par son côté anticipatif qui avait tout de la mauvaise augure. Si L’Ouest solitaire traite de thèmes aussi sombres, les idées qui y sont discutées n’ont pas la même portée. Le Pillowman avait quelque chose de surréaliste, d’onirique. L’Ouest solitaire, quant à lui, reste les deux pieds bien collés au sol, on y rit bien plus, même si ce rire a parfois le goût des larmes.

Dans une mise en scène on ne peut plus classique de Sébastien Gauthier (qui convient parfaitement à ce texte et frappe par son efficacité), cette histoire familiale, somme toute assez banale, nous est racontée. Les habitants du petit village de Leenane, situé en Irlande de l’Ouest, abandonnés à eux-mêmes, tâchent de survivre tant bien que mal (surtout mal). L’alcoolisme gruge leur existence tandis que les suicides et les meurtres ponctuent leur quotidien. Après la mort de leur père, Coleman (Lucien Bergeron) et Valene (Marc-André Thibault) continuent de vaquer à leur seule occupation commune, se faire chier l’un l’autre, autant que possible et à toute heure du jour. L’absurdité de leurs prises-de-bec n’a d’égale que les proportions énormes qu’elles ne tardent pas à acquérir. Les mots les plus tranchants traversent leurs lèvres sans qu’aucune forme de pitié n’essaie de les arrêter. Pourtant, aucun de ces deux jeunes hommes n’est pour autant prêt à quitter l’autre dans cette spirale de je t’aime… moi non plus. Le père Welsh (Frédéric-Antoine Guimond), curé de cette paroisse déshéritée tente de mettre une fin au cycle infernal de cette haine, mais le bonhomme est trop doux, en plus d’être lui-même travaillé par le démon de la bouteille et tourmenté par ses doutes face à sa propre Église. S’ajoute à cela le dernier personnage de Girleen (Marie-Ève Milot), jeune fille faisant le commerce d’alcool de contrebande et se cachant derrière un mur d’agressivité et d’humour noir qui aura tôt fait de se fissurer pour dévoiler l’un des seuls personnages récupérables de cette pièce.

Le texte de McDonagh, interprété avec une grande justesse par l’ensemble de cette jeune compagnie, est une petite perle de comédie noire. Celui-ci, traduit par la talentueuse Fanny Britt, est si naturel dans la bouche de ses acteurs qu’on pourrait presque le croire improvisé, si ce n’était de l’intelligence dramatique de sa structure. Les échanges verbaux de coups bas y sont savoureux et jamais la distribution ne s’égare dans son interprétation. L’espace de jeu est très réduit (et meublé), mais utilisé avec brio dans son entièreté. Le Théâtre Bistouri réussi donc très bien son pari et force le spectateur à s’intéresser à ce qu’il aura à lui proposer à l’avenir. En espérant qu’entre temps, l’eau ne viendra pas couper ce fort alcool théâtral de contrebande qui vous place dans un état d’ivresse des plus agréables.

> Lisez aussi l’Entrevue de l’Artichaut avec Marc-André Thibault.
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L’Ouest solitaire de Martin McDonagh, présenté à la salle intime du Prospero du 22 janvier au 9 février. M.E.S. Sébastien Gauthier.