C’est l’histoire d’une rencontre entre Salvador Dali et une compagnie de création artistique qui déjà, depuis plus de vingt ans, parcourt le monde à la croisée des cultures et des arts. Avec comme muse une immense et énigmatique toile (9 mètres sur 15) peinte par Dali dans les années 40 à New York pour le ballet Tristan et Iseut, l’imposant navire qu’est la Compagnie Finzi Pasca se pose en sol montréalais pour y déployer les voiles de son nouveau spectacle, La Verità.
Ce qu’elle nomme «théâtre de la caresse», c’est cette idée d’un théâtre où l’illusion, le geste invisible, le travail corporel et de l’image tentent d’éveiller chez le spectateur la mémoire de son corps. Comme une caresse, l’équipe de création cherche à susciter un état de légèreté qui tend à émouvoir et à émerveiller. Dans la même veine que la Trilogie du Ciel (en collaboration avec le cirque Éloïze) et Donka ; une lettre à Tchekhov, leurs précédentes créations, La Verità rassemble sur scène des artistes aux multiples talents créant ainsi une œuvre multidisciplinaire teintée de l’univers onirique et flamboyant de Salvador Dali.

La toile originale de Dali prendra place dans le spectacle comme rideau de scène. Une rencontre entre le cirque et l’univers excentrique de l’artiste n’est pas si surprenante. Autant dans l’œuvre que dans la biographie de l’homme, il y a là une source inépuisable d’inspiration. Le cirque et le théâtre s’y prêtent particulièrement bien. Mais la toile, elle, amène la présence de Dali, le peintre, le vrai, brouille les pistes entre notre réalité et l’onirisme de la scène et crée une relation extérieure avec le spectateur. Ça n’aurait pas été pareil sans elle. En plus de sa présence et de l’atmosphère qu’elle suggère, la fresque inspirera tout particulièrement les deux clowns (Rolando Tarquini et Beatriz Sayad) qui la mettront notamment aux enchères ou encore qui en feront une analyse pseudo-intellectuelle. Il est vrai qu’elle prend, en quelque sorte, la place d’un quatorzième interprète1, car elle est bien intégrée au reste du spectacle. J’ai été moi-même surprise de l’émotion qu’elle m’a fait vivre la première fois qu’elle est descendue des cintres.

Mais tout cela n’est que la petite histoire. La grande, quant à elle, c’est aussi celle d’une rencontre, mais cette fois-ci, entre treize interprètes et leur public. La mise en scène de Daniele Finzi Pasca nous engage à suivre la succession d’une multitude de numéros : trapézistes, contorsionnistes, jongleurs, acrobates, danseurs, marionnettistes et plusieurs autres. Sans oublier, bien sûr, nos deux attachants guides clownesques qui s’affairent à nous faire rigoler entre les numéros. À chaque lever du rideau, un nouvel univers se déploie sous nos yeux. Des univers truffés d’illusions, traversés par des créatures daliniennes et où se dressent d’impressionnants appareils acrobatiques (dont certains, comme la roue et les échelles suspendues, ont été conçus exclusivement pour le spectacle). L’unité du groupe se fait fortement ressentir, c’est ensemble qu’ils réussissent à créer de magnifiques tableaux surréalistes en mouvement. Chacun leur tour, ils deviennent tantôt gardien du rêve, tantôt acteur principal.

Nous irons à la rencontre d’une armée de soldats aux paillettes d’argents, portant fièrement avec eux d’immenses dents-de-lion cosmiques. On y croisera aussi des hommes et des femmes aux têtes de rhinocéros, portant des robes à froufrous, des tutus, chaussant des pointes créant des ballets distordus. Ornés de plumes et de voiles, ces hommes et ces femmes danseront pour nous sous des airs de cabarets new-yorkais ou encore, avec force, grâce et volupté nous donneront le plus grand des vertiges avec leurs impossibles acrobaties. Que cela soit un spectacle à grand déploiement ou un plus intime, Daniele Finzi Pasca a le don de provoquer de touchantes rencontres. Ses créations sont précieuses, incontournables et savent émerveiller les esprits grâce à la poésie du corps si bien mise en scène.

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La Verità de Daniele Finzi Pasca et Julie Hamelin du 17 janvier au 9 février 2013, au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts. M.E.S. Daniele Finzi Pasca et Julie Hamelin.
Article par Myriam Stéphanie Perraton-Lambert. Elle est de celles qui croient que le théâtre est un corps de résistance. Elle aime quand il nous met à l’épreuve et quand il dispose d’«explosifs insondables». Elle vous parlera trop souvent de Jon Fosse et de ses poètes scandinaves, mais c’est ce qui fait son charme.
1 Expression reprise de Daniele Finzi Pasca. «On ne décrit pas la peinture de Dalí, ce n’est pas une didascalie de la toile, le rideau devient plutôt le 14e artiste sur scène.»