Tragédie quotidienne au parfum sensationnel. Comment s’occuper de bébé de Dennis Kelly

Elle arrive sur scène les yeux vitreux et le regard triste. On apprend qu’elle a tué ses deux enfants. Comment?…
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Elle arrive sur scène les yeux vitreux et le regard triste. On apprend qu’elle a tué ses deux enfants. Comment? Pourquoi? Quand? Le doute règne dans la salle. Donna McAuliffe a-t-elle donné la mort à ses enfants de son plein gré, en étant pleinement consciente de son horrible geste? Ou était-elle en pleine crise, dans un état second? Présenté à la Licorne dans une mise en scène de Sylvain Bélanger, Comment s’occuper de bébé rassemble sur scène les témoignages des acteurs de la vie de Donna afin de retracer l’histoire derrière la tragédie. 

Crédits photographiques: Yanick Macdonald
Crédits photographiques: Yanick Macdonald

Produit par le Théâtre du Grand Jour, Comment s’occuper de bébé est une réussite. C’est la scénographie qui nous frappe en premier par sa singularité et sa mécanique particulière. À l’arrière-scène, on retrouve un écran géant sur lequel sont projetés les témoignages des proches de Donna (Evelyne Brochu). Les vidéos qui y défilent prennent l’allure d’un documentaire. D’autres témoignages ont lieu en temps réel, sur scène. Les personnages s’avancent au devant de la scène et partagent leur histoire comme s’il s’agissait d’une entrevue avec un journaliste. Le mélange théâtre/vidéo forme un tout. L’un des propos de cette pièce est clair: démontrer l’intérêt qu’ont les médias de masse pour le sensationnalisme en épluchant un crime sous toutes ses facettes et, du coup, le rendre à la fois curieux, surprenant, controversé et déconcertant.

Crédit photographiques: Yanick Macdonald
Crédits photographiques: Yanick Macdonald

Le tribunal a tranché: Donna n’est pas coupable du meurtre de ses deux enfants. Le docteur M. Millard (Richard Thériault) diagnostique une maladie chez Donna, mais ce, à la suite d’une seule consultation. Il s’agirait d’un syndrome rare. Or, plusieurs médecins affirment que ce syndrome est basé sur aucune étude véridique. En fait, il s’agirait d’un prétexte pour le docteur Millard d’accroître sa popularité dans les médias…

Ce qui est intéressant dans le texte de Dennis Kelly, c’est la démonstration qu’il fait du traitement spectaculaire que font les médias de l’information – toujours prêts à tout pour avoir la primeur du jour. Par exemple, dans la pièce, un journaliste tente de convaincre l’ex-conjoint de Donna de lui livrer une entrevue-choc, émotionnelle et très personnelle à propos de la tragédie. Il ne veut pas, mais le journaliste insiste et finit par décrocher l’entrevue. Il y a aussi la mère de Donna (Josée Deschênes) qui se présente comme candidate indépendante dans la prochaine campagne électorale municipale de sa circonscription. Elle est suivie par des journalistes et des caméramans pour sa campagne, mais aussi (et surtout) parce qu’elle est la mère d’une jeune femme qui a tué ses deux enfants. Kelly décortique dans son texte les facettes d’une société constamment en recherche de sensations, une société où les acteurs d’un événement tragique tentent de sortir du lot pour être vus sur tous les écrans, sur toutes les plateformes médiatiques.

Crédits photographiques: Yanick Macdonald
Crédits photographiques: Yanick Macdonald

Josée Deschênes, qui incarne la mère de Donna, et Hubert Proulx, qui interprète l’ex-conjoint, sont les deux acteurs qui ressortent particulièrement du lot. Deschênes joue un personnage touchant, vrai et intriguant. Ce dernier ne s’implique pas beaucoup dans le drame familial, compte tenu de sa campagne électorale qui constitue sûrement la chose la plus importante puisqu’elle nourrit sa gloire personnelle. Josée Deschênes est habile dans un drame qui dépeint des moeurs de société comme la glorification de soi, la volonté d’être forte en tant que femme et le désir de bien paraître. Hubert Proulx, quant à lui, nous livre un personnage de père ténébreux, détruit par les événements et peiné par le crime d’une mère qu’il croit coupable.

Evelyne Brochu interprète également son personnage avec brio, personnage naïf, confus, fragile et désemparé. Le visage absent et l’hésitation dans le corps comme dans l’esprit sont des aspects qui  montrent que Brochu a bien saisi les aspects de son personnage affligé par les évènements.

La mise en scène de Sylvain Bélanger vient unifier les talents de comédiens qui se complètent. La proposition de Bélanger nous livre un texte rappelant que chaque individu dans une société tient à dépeindre sa propre version des faits, sa propre vérité.

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Comment s’occuper de bébé de Dennis Kelly, présentée à La Licorne jusqu’au 22 mars 2014. Une mise en scène de Sylvain Bélanger, avec Evelyne Brochu, Josée Deschênes, Richard Thériault, Hubert Proulx et plusieurs autres.

Article par Alexandre Graton – étudiant à l’UQAM, au baccalauréat Communication (journalisme). Alexandre est passionné par la culture, la radio, la philosophie, la psychologie de l’humain et adore le théâtre et le cinéma québécois.

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