Je m’enlignais pour faire une critique bien proprette, comme d’habitude. Quelque chose de pesé, de pertinent avec un petit ton baveux permis à la jeunesse. Mais là, assise à mon bureau à écouter du Lorde (forte et féminine, histoire de se mettre dans le l’ambiance), je me rends compte que ça se peut juste pas. Je ne peux pas prendre une distance objective et analytique pour parler de Table Rase. Pas quand on parle de moi, de mes amies, mes collègues, de ma génération avec pas de filtre pour une fois. Donc je débranche Antidote et je plonge, vous êtes avertis.

C’est Stand By Me, version femmes et une fois au bout du voyage. J’aurais envie de vous les décrire toutes par un adjectif, mais j’aurais l’impression de participer au patriarcat. Six femmes arrivent dans un chalet (je pense) avec assez de bière et de vin pour tenir une semaine. Ça arrive en riant, en chialant sur l’endroit, ça veut boire tout de suite, enlevez vos bottes avant d’entrer ça dérange-tu si je fume en dedans? On allume les lumières, on part le chauffage, on descend les chaises et on remplit la table de tout ce qui se mange. Elles se connaissent depuis longtemps, c’est clair. Les actrices ou les personnages? Les deux. Les douze en fait. Il y en a une qui était en train de raconter une histoire de coït triste sur un plancher de cuisine, les autres rient et y vont des leurs. Sexe sexe sexe. On veut bien nous montrer que les filles, ça peut boire, roter, sacrer, mal s’arranger pis s’en crisser. On dirait une incarnation à six têtes de la femme sauvage.
(Je suis rendue à Lykke Li. «Youth knows no pain.»)
Elles sont en fuite, ou en liberté. Chacune a mis le feu à sa vie pour essayer de trouver autre chose. Elles quittent le confort d’une vie préfabriquée pour. Pourquoi? Juste pour. Ou peut-être pour ne pas participer à notre aliénation collective. Peut-être pour essayer de trouver la vraie réalité qui se trouve ailleurs que dans la famille parfaite ou dans la carrière parfaite ou dans l’addiction poétique ou l’anorexie romantique ou la spiritualité perdue. Tout comme le collectif a épuré le texte, l’histoire, les gestes, les filles ont épuré leur existence des voitures, des cellulaires, des relations toxiques, du fla-fla «nécessaire» au bonheur. La virée dans les bois est en fait une immolation de leur statut de contribuables-consommatrices sur l’hôtel de la liberté, de la vie. «L’amour, l’art, la magie» comme disait l’autre. Les Chiennes grattent le vernis polissant l’échec d’un optimisme qui nous a été légué comme un guide-de-réussite-garanti-ou-argent-remis. Elles nous mettent en pleine face cette hypermodernité dont les paradigmes ne cadrent pas avec les prédictions des démographes, des économistes, des équipes de marketing. Est-ce que c’est de ma faute si je suis toujours pas heureuse à 25 ans?
(Florence + the Machine : «Did I drink too much? Am I losing touch? Did I build a ship to wreck?»)
Mais au-delà de ça. Au-delà de ces femmes aujourd’hui libres aux rires impétueux et aux visages dignes, on les sent petites, toutes petites et vulnérables. Ce sont six petites filles sans leurs parents qui jouent autour de la table, qui jouent à la vie et qui perdent. Dans la nouvelle vague du être-heureux-ici-maintenant, que reste-t-il de l’après? Quand tout ça sera fini, où irons-nous? «Nulle part», qu’elles disent. Elles avouent l’échec et appuient sur «reset». Elles recommencent au nom de celles qui ne peuvent pas. Pour tenter de fleurir un peu ce qui est habituellement couvert de noir, elles essaient de ritualiser, de fêter avant de pleurer. La force ici, c’est qu’elles ne cherchent pas de sens à ce qui n’en a pas, elles profitent simplement de ce qui leur reste.
Table rase, c’est un beau grand «FUCK YOU» aux marchands de rêves tout inclus, aux sourires fakes retouchés, à la médecine qui se prend pour Dieu et quelque part aussi au sexisme général. C’est gueuler en sous-texte que #YOLO, c’est pas mal moins glamour sur un lit de mort. #CarpeDiem câlisse.
Merci à Catherine Chabot pour son ouverture et au Collectif Chiennes pour leur clairvoyance.
TABLE RASE, un texte de Catherine Chabot avec la collaboration de Brigitte Poupart et du Collectif Chiennes. Mise en scène de Brigitte Poupart. Avec Vicky Bertrand, Marie-Anick Blais, Catherine Chabot, Rose-Anne Déry, Sarah Laurendeau, Marie-Noëlle Voisin.
Présenté à l’Espace Libre du 18 novembre au 5 décembre 2015.
Article par Corinne Pulgar. Bachelière en art dramatique, parfois régisseur, metteur en scène et conseillère dramaturgique. Aussi végétarienne, humaniste, addict de la parrhésie et numéricienne lettrée.