Dieu est mort et «le ciel est une machine qui distribue des numéros». Sous une profusion de sacres bien sentis, c’est le constat que dresse la nouvelle création du Théâtre de la Pacotille, Hamlet est mort. Gravité zéro. Tout un numéro, effectivement, que nous présente les Écuries. Sur une scène épurée, symétrique et remplie uniquement par quelques sièges et arbustes de style motel. À ce mobilier succinct s’ajoutent deux socles où trônent deux micros. À l’entrée des spectateurs, tout est déjà arrivé. Le tragique, le grand drame de la vie, n’a plus qu’à nous être conté après-coup par les six personnages qui nous attendent. Comme dans chaque grande enquête, il nous faudra nous-même percer les nombreux mystères qui en composent la trame. Ne cherchez aucun secours dans le titre, il ne prendra son sens que lorsque vous aurez bien décanté les nombreuses couches de ce grand charivari.
De votre siège, avant même que l’apaisement de la noirceur prétende vous protéger, vous percevez déjà ces six regards vous interroger, comme si vous pouviez les éclairer sur le sens de la vie. Puis, cette grande exaspération : «est-ce que quelqu’un pourrait commencer?!». Il ne fallait pas les prier, ou alors pas autant, parce que maintenant, personne dans cette salle n’échappera au flot incessant de pensées de six cerveaux en introspection (ou en extrospection?). Essoufflant, surtout avec toute l’intensité qu’on y déploie. Mais voilà, ils sont là. Dani, Gabi, Mani et Oli, quatre anciens amis qui se retrouvent un peu par hasard pour en enterrer un autre. Ils se détestent à présent, mais ils s’acharnent à faire comme dans le bon vieux temps en échangeant des platitudes 100 fois remâchées. Karl et Caro, les parents de Dani et Mani, sont aussi du huis clos, à l’occasion du 95éme anniversaire de la grand-mère maternelle. La vie et la mort se côtoient dans une équation explosive, libérant chacun d’eux du peu de gravité qui régit encore notre monde. S’élevant à tour de rôle vers un micro-confesse, ils peuvent enfin nous exprimer leurs angoisses et frustrations les plus intimes.
Et quelle expérience! Ewald Palmetshofer, auteur autrichien, nous offre ici un texte d’une rarissime qualité. Alliant un humour jouant sur les répétitions et les détours du langage à des idées complexes et imagées, il jongle avec les spectateurs ébahis jusqu’à la fin de la représentation. Gaétan Paré s’empare de la mise en scène de façon admirable, sobre sans toutefois lésiner sur les effets scéniques audacieux (les monologues-diatribes, la fin). Certainement pas en reste, l’excellente distribution est composée de Dany Boudreault, Sophie Cadieux (irréductible), Normand Daoust, Sébastien Dodge (un plaisir constamment renouvelé), Eve Landry et Monique Spaziani. Inutile de relever une quelconque démarcation de la part de l’un d’entre eux tellement on les sent en symbiose. Quoi qu’il en soit, si vraiment on doit donner des numéros à chaque personne ou chose qui a son rôle à jouer dans le grand schème du monde, il ne faudrait pas oublier Hamlet est mort. Gravité zéro.

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Hamlet est mort. Gravité zéro de Ewald Palmetshofer du 16 octobre au 3 novembre, Aux Écuries. M.E.S. de Gaétan Paré.