La Chauve-souris dans le fossé

Au moment où Johann Strauss fils compose la musique qui donnera lieu à l’opérette en trois actes La Chauve-souris, la…
1 Min Read 2 187

Au moment où Johann Strauss fils compose la musique qui donnera lieu à l’opérette en trois actes La Chauve-souris, la société viennoise est en émoi : elle vient d’être frappée par une récession économique de grande ampleur plus connue sous la dénomination « Grande dépression » (1873-1893). Inutile de dire que lorsque l’œuvre, qui se présente comme une satire de la bourgeoisie viennoise, est montrée pour la première fois au public du Theater an der Wien le soir du 5 avril 1874, les bourgeois présents, qui pour la plupart ont vu leur fortune se réduire comme peau de chagrin au cours des derniers mois, n’ont pas franchement envie de rire. Samedi dernier cependant, tout le parterre de la Place des arts riait allègrement, mais tandis que l’insouciance se mélangeait à la naïveté de l’ignorance, un malaise grandissait ; celui de reconnaître dans l’adaptation proposée une méprise profonde sur le fond de l’œuvre originale.

PETITE HISTOIRE DE BOURGEOIS TROMPEURS ET VENGEURS
La Chauve-souris se veut refléter la vie mondaine viennoise, les préoccupations frivoles et les règlements de comptes futiles, le tout arrosé de flots de champagne et de belles parures, de dialogues imbéciles et de quiproquos vaudevillesques. Le rancunier Dr Falke (Dominique Côté), celui qu’on nomme la chauve-souris pour ce qu’il a été victime d’une farce humiliante perpétrée par son ami, le rentier Gabriel von Eisenstein (Marc Hervieux), met en place un stratagème pour s’en venger. Falke nous raconte qu’il y a trois ans, au retour d’un bal où il s’était costumé en chauve-souris, Eisenstein qui l’accompagnait l’a volontairement laissé choir ivre mort dans la rue. Imaginez-vous ce grand notaire encore embrumé des vapeurs de l’alcool dans le soleil du petit matin sous le regard amusé et moqueur des habitants de la grande Vienne impériale. Humilié, Falke se retire de la vie publique pendant quelque temps. Mais son désir de vengeance n’en grandit que davantage, jusqu’à ce que s’élabore ce plan en trois actes aux dépens de son ami; plan qui, croit-il, saura lui permettre de retrouver son estime perdue.

Manigances et tromperies permettront à tous les personnages – homme, femme, ami, amant, servante, prince et directeur de prison – de se retrouver au bal d’Orlofsky (Emma Parkinson) à la veille du passage en prison de Gabriel von Eisenstein, l’insignifiant bourgeois condamné pour agression d’un maire – d’un policier dans notre adaptation. Tous les personnages ainsi rassemblés sous l’œil amusé de Falke et du prince, complice de la farce, singeries, courbettes, hypocrisie et ivresse sont au rendez-vous. Au bal masqué de la bonne société bourgeoise, il est de rigueur de feindre de ne pas reconnaître l’autre, mais encore faut-il ne pas être trop benêt pour savoir même les reconnaître. Le gros Gabriel, bel imbécile, s’éprend de sa servante (Marianne Lambert) avant de tomber sous le charme de sa propre femme (Caroline Bleau), sans plus reconnaître l’une que l’autre.


LA COMPLAISANCE DE L’INSTITUTION
Johann Strauss II
Lorsque Strauss découvre Le Réveillon – pièce adaptée d’une œuvre allemande par deux français Henri Meilhac et Ludovic Halévy – il ne peut rêver mieux et s’en saisit pour son opérette. Directeur de musique aux bals de la cour de François-Joseph, le grand héritier de la lignée des Habsbourg, de 1863 à 1871, celui qu’on nomme le Roi de la valse a de quoi juger sa société, lui a qui a navigué parmi les strates sociales et les milieux aristocrates et mondains. Non seulement la satire du milieu bourgeois que propose l’œuvre lui permet d’exprimer un certain dédain qu’il ressent, mais également, le livret l’envoute à un point tel qu’il met moins d’un mois et demi pour composer l’entièreté de la musique. Si Strauss a connu quelques revers consécutifs, il a cette fois l’intuition que sa pièce fera grand bruit. Ce qu’elle fit effectivement, ses échos se répercutant jusqu’à nous à travers d’innombrables reprises.

En 2013, c’est le jeune metteur en scène Oriol Tomas qui a l’occasion de s’en saisir au service de l’Opéra de Montréal. Nul n’ignore que la crise économique est bien installée, que l’on parle de 99 et de 1%, de la coupe des budgets dans les services publics et des milliards de dollars pour acquérir des F35 qui n’existent pas encore. Ajoutez à ce portrait le vernis de la corruption, omniprésente dans la société québécoise, et la bombe à retardement que représente l’héritage du printemps dernier; pensez un instant à la conjoncture internationale et à l’horreur que représente l’occident, faites vous une image mentale à la hauteur de tout ce bordel, un monument de l’immonde. Maintenant placez mentalement la Chauve-souris telle que nous la propose l’Opéra de Montréal aux côtés de ce monument et supposez-vous que ça ne fait pas le poids, mais qu’entre l’un ou l’autre, le couard choisira certainement le second au détriment du premier, le divertissement vil plutôt que l’horreur de l’histoire dont il ne se sent d’ailleurs pas responsable.

L’usage veut que le livret de la Chauve-souris s’adapte librement d’après l’actualité, pour coller aux préoccupations de la société contemporaine, cela dans l’intérêt de préserver le caractère subversif de la proposition de Strauss. Le pari insensé de positionner cette adaptation dans le Montréal des années 1930 ne tient tout simplement pas la route. Il y aurait bien eu de quoi dénoncer ces années de déréliction où Montréal profitait à plein de la prohibition américaine, mais là n’est pas l’intérêt : nul n’ignore que l’Opéra cherche à se renouveler, que l’institution comme l’art tente de renouer avec le public en incitant les plus jeunes générations à s’y intéresser. Or, ce qui aurait pu être une occasion hors pair se révèle finalement un flop monumental, une insulte même, à considérer la complaisance de la production. La multiplication de gags vulgaires, de pitreries mal interprétées, d’un  humour daté et sans mordant, d’une banalité digne du théâtre d’été, donne à penser que l’Opéra de Montréal a perdu contact avec la réalité et préfère saouler son public acquis et gâteux, monsieur madame qui, à chacun des deux entractes de quinze minutes sort se pavaner, s’acheter un verre de vin et revient léger roupiller sur le sort des protagonistes en mal d’incarnation, observer un jeu sans cohésion qui rappelle vaguement les productions parascolaires de nos polyvalentes secondaires.

© marchervieux.com
© marchervieux.com

Bourré d’anachronismes et kitsch à souhait (les costumes en particulier correspondent souvent à ces deux reproches, mais il y aurait tant d’autres détails à pointer, une boule disco?), sans pourtant s’allier la force de l’ironie, faute de savoir jouer juste mais prétendant tout de même jouer bien, la Chauve-souris atteint au deuxième acte la limite du supportable. Ainsi au sujet du troisième, il est sage de s’abstenir de tout commentaire.

LE MALHEUR
Le malheur, c’est qu’on n’entend pas la musique, pourtant très belle en d’autres occasions.

La chauve-souris de samedi, elle est tombée direct dans le fossé et ses ailes fragiles sont à présent couvertes de boue. C’est sale. Ce fossé là en est un de générations et de classes, vis-à-vis de ces spectateurs endimanchés prompts à rire aux blagues les plus viles, histoire d’oublier un peu le malheur qu’ils ont d’être de riches cons. Du moins est-ce le public que me semble viser les bonzes de l’Opéra de Montréal, qu’on salue d’en bas.


La Chauve-Souris est présentée à l’Opéra de Montréal les 26, 29 et 31 janvier ainsi que le 2 février 2013. À partir de 50$, notez bien.

Article par Emmanuelle Caccamo & Simon Levesque.

Artichaut magazine

— LE MAGAZINE DES ÉTUDIANT·E·S EN ART DE L'UQAM