Les inquiétudes de Jean-Simon Desrochers. Montréal sous vide existentiel

Le roman Les inquiétudes publié en 2017 par Jean-Simon Desrochers aux éditions Les Herbes Rouges bouscule dès les premières lignes:…
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Le roman Les inquiétudes publié en 2017 par Jean-Simon Desrochers aux éditions Les Herbes Rouges bouscule dès les premières lignes: le jeune Xavier, 8 ans, disparait dans un quartier délabré de Montréal. Rapidement, l’alerte est enclenchée, des battues sont mises sur pied, et les efforts convergent pour retrouver sa trace, en vain. À mesure que les jours passent, le temps nourrit le désespoir et le malheur se niche dans le quotidien des hommes et des femmes du quartier comme l’épiphénomène d’un drame plus large.

Première de couverture du roman Les inquiétudes, premier tome de la série L’année noire.
Source: site web Les Libraires

Avec son roman Les inquiétudes –  le premier terme d’une trilogie intitulée L’année noire – Jean-Simon Desrochers nous raconte avec son écriture crue et étouffante les vies entrelacées, comme en collision et parfois unifiées d’une myriade de personnages qui peuple le quadrilatère montréalais.

«Le prochain Noël en famille sera le dernier. Diane marche en direction de ce chez-soi qui ne sera jamais le sien. Elle aimerait croire que le meilleur est à venir. Elle tente de s’en convaincre (p.16)

Il y a de l’ambition balzacienne chez l’auteur, un désir de grandeur qui se transpose en une véritable fresque montréalaise de 600 pages où l’éclat de la narration fait contraste aux ténèbres qui inondent les personnages et leur histoire respective à l’aune de la disparition de Xavier. Dans l’épaisseur d’une narration asphyxiante, à la limite de l’insupportable, les personnages défilent comme autant de solitudes qui tentent coute que coute de s’accrocher à quelque chose pour éviter la chute. Ce que le démiurge Desrochers leur refuse la plupart du temps, préférant leur servir un buffet d’horreur, de violence et de sexe dont l’abondance se digère difficilement pour les estomacs fragiles.

«Lucie s’en veut, incertaine d’être encore capable de véritable sympathie. Elle jette un œil à sa montre sans savoir pourquoi. Entre ces murs verts le temps est sans valeur.» (p.200)

C’est que l’univers de l’auteur capture l’anormalité : un poète masochiste et misérable, un doctorant aux confins de l’ésotérisme, une lectrice de nouvelles lesbienne et divorcée, une prostituée quinquagénaire, un ancien hockeyeur sans talent, forment quelques-unes des figures atypiques du roman. Mais, confronté à ce freak show collectif, c’est un peu de soi que le lecteur retrouve, un peu de son humanité que pousserait dans ses dernières tranchées le désespoir innommable d’un drame. Car si l’auteur change sa mire en passant d’un personnage à l’autre, n’insistant pas ainsi toujours sur la disparition de Xavier, le spectre de ce dernier reste en arrière-scène de la narration comme une plaie profonde gangrénant les microdrames quotidiens. Au moment de sa disparition, un linceul tombe sur la ville qui annonce une année noire, un deuil communautaire qui plonge le quartier dans une noirceur où tâtonnent en âme errante ses habitants.

«Elle ne pourrait expliquer ce sentiment. Il lui vient une idée impossible à décrire, une idée horrible, comme si le malheur habitant cette personne était contagieux, toxique, mortel.» (p. 344)

La force du roman tient dans sa narration hyperréaliste, à la fois spectaculaire par les thèmes qu’elle aborde et qui filent l’écriture du début jusqu’à la fin, mais qui peut terminer par engourdir le lecteur alors que l’auteur sérine les mêmes fantaisies sexuelles ou pornographiques, les mêmes dérives immorales et pathétiques de l’humanité. Il faut le souligner, Jean-Simon Desrochers ne fait pas dans la préciosité, il n’hésite pas à tremper sa plume dans la fange de l’abject, à explorer les ordures de la bassesse humaine pour notre plus grand plaisir ou notre plus grand dégout. En ce sens, bien que l’on puisse ne pas apprécier l’auteur, on ne peut lui refuser cette empreinte stylistique qui caractérise son écriture et qui en fait un de nos romanciers contemporains les plus singuliers de notre époque.

Jean-Simon Desrochers,  Les inquiétudes. L’année noire – 1, Montréal, Les herbes rouges, 2017, 591 p.

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