Déterrer les os, premier roman de Fanie Demeule, est un récit chronologique de la hantise d’un corps de trop, dompté par la narratrice. Inspirée par le vécu de l’auteure, l’histoire est coupée en petits paragraphes, comme de petites bouchées acides qui ne laissent personne indifférent.

La narratrice nous amène dans son enfance, qui est saturée par ses excès. Elle goûte à la perfection, « le toujours et à jamais », lors d’un voyage aux États-Unis. Elle monte sur un carrousel et, saoulée par tant de jouissances, reste sur son cheval en bois jusqu’à ce que le parc d’attractions ferme et que ses parents l’arrachent du manège. Elle se gave de tout ; elle peut engloutir des pamplemousses à l’infini ou tout le réfrigérateur de ses grands-parents.
Ses abus dans l’abondance se transforment en excès de vide. Une honte face à son corps germe dans son esprit lorsqu’un camarade de classe lui suggère de manger moins. Ce mépris grandit avec l’arrivée de ses menstruations, elle veut supprimer ses règles, trouver une pureté qu’elle n’a jamais eue. Un soir, elle décide de se jeter dans un régime d’exercices et de famine. Elle veut « déterrer ses os », elle veut que son squelette parle de sa pureté et de sa force intérieure. Rapidement, elle se délecte du « vide sédatif » que lui procure son nouveau corps. Elle ressent une paix d’esprit à s’affamer.
« Plus rien ne vient déranger mon esprit. Les désirs meurent en même temps que la faim. C’est la grande paix qui commence. Tout se simplifie. De semaine en semaine, je retourne au fond des choses. » (p. 37)
Or, cette illusion de paix est saccagée par ses actes de plus en plus extrêmes. Elle jette tout le contenu de son réfrigérateur, prend son bain à 3 h du matin, fait du vélo pendant trois heures pour brûler ses éventuels repas. La narratrice se bute à l’incompréhension de son entourage et même à celle des professionnels qui ne détectent aucun problème, alors qu’elle leur laisse tous les indices.
Elle part en voyage à quelques endroits, dont les Îles-de-la-Madeleine et l’Irlande. Ces exils sont deux moments marquants, puisqu’elle vit un huis clos intense. Elle se prive et ne demande qu’à se sublimer dans la nature, dans le plus grand qu’elle. La violence des propos est adoucie par la prose imagée de l’auteure.
« Sentir que mon corps, une fois étendu sous la marée montante, n’est qu’à un fil de se dissoudre, de se diffuser en écume sur la crête des vagues. » (p. 32)
La narratrice joue au jeu de l’amour tout au long du roman, sans vraiment y croire. Elle apprécie les mains admiratives sur son corps et les regards de désirs. Elle sent que son corps ne lui appartient pas vraiment dans ses relations, elle ne sait pas ressentir du plaisir. Cette dépossession de son corps s’aggrave alors qu’elle se fait agresser deux fois. La finesse de l’écriture de Fanie Demeule, lors des scènes d’agressions par exemple, et sa capacité à décrire avec justesse les moments marquants nous sauvent d’un récit qui aurait pu être trop forcé sur le flamboyant et les larmoiements. Sa plume, déconnectée des sentiments, est en accord avec le désir de la narratrice d’être, elle aussi, immaculée d’émotions.
Le découpage précis de l’histoire nous permet de saisir l’essentiel du récit et d’en isoler le sujet. Par contre, certains moments sont seulement évoqués quelquefois, alors que nous aimerions en savoir davantage. Par exemple, la fleur, dans Moderato Cantabile, de Marguerite Duras, symbole de vivacité, est seulement nommée à trois reprises, dont une fois en exergue, mais paraît importante pour la narratrice.
Fanie Demeule nous invite à pénétrer dans l’intimité de la narratrice. Plus que la descente aux enfers d’une adolescente prise par un trouble alimentaire, l’auteure nous invite à sentir la constante confrontation de la narratrice avec son corps et sa continuelle tentation vers les extrêmes. Déterrer les os est un premier roman réussi, et nous ne voulons pas que les mots de Fanie Demeule prennent fin !
Fanie Demeule, Déterrer les os, Montréal, Hamac, 2016, 118 pages.
Article par Florence Dancause.