
Et si seulement on s’arrêtait. Et si on prenait le temps de s’expliquer nos différends. Nous vivons dans un monde où les secondes déferlent, régulant notre existence. Notre société est de plus en plus fermée. Les conflits entre individus deviennent sans importance. Forte de ce constat, Nathalie Sarraute réussit d’une manière assez remarquable à nous faire oublier, l’espace d’une heure la société dans laquelle nous vivons. La pièce Pour un oui ou pour un non, écrite par celle-ci, présente de manière brillante une situation somme toute assez banale qu’aurait pu vivre chacun des 7 milliards d’individus qui habitent notre planète.

Dès le début de la représentation, le spectateur assiste à un froid entre les deux personnages principaux, des amis de longue date. Mais à ce moment, impossible de dire de quoi il s’agit. Au fur et à la mesure que la pièce avance, l’auditoire déduit, de par l’attitude que H2 (Vincent Magnat) arbore, que ce qui l’a mis dans cet état devait être empreint d’une certaine gravité. Durant ces premiers instants, le spectateur est laissé à lui-même. Il se questionne. Puis, suite à quelques répliques échangées par les deux protagonistes, il fini par apprendre que le froid a été causé par le ton condescendant qu’aurait utilisé H1 (Marc Béland) pour féliciter H2. Un simple, «C’est biiiiiiiiiiiiiiiiien… ça!». Jusque-là, rien n’est encore clair. Et puis, le ton est assez vite donné. Le rire. On tombe dans l’autodérision totale. Hé oui! Qui n’a pas déjà été impliqué dans ce genre de conflit? Pour presque rien! Le texte de Nathalie Sarraute étant savamment composé, on oublie que cette situation aurait pu être considérée dramatique. Chaque mot utilisé par cette dernière est pesé et astucieusement choisi. Un texte fort qui fait vibrer l’auditoire. Le langage est simple, mais délibéré.

« C’est à cause de ce… ÇA… précédé d’un suspend… que tu veux rompre avec moi? ». Toujours dans l’autodérision, on voit H2 vouloir « rompre » avec son ami le plus proche. Il pèse alors le pour et le contre afin de déterminer s’il est toujours prêt à entretenir cette amitié. Cette remise en question provoque chez les deux protagonistes une folle envie de se dire leurs quatre vérités. Les répliques s’enchainent à un rythme enflammé. Les deux personnages s’emportent à certains moments ou tombent dans une déprime passagère. Ils se questionnent et se requestionnent. Se remettent en doute. Le talent indéniable des deux acteurs se découvre au fil de la pièce. Marc Béland et Vincent Magnat, deux grands hommes de théâtre, usent des multiples registres qu’ils maitrisent à la perfection et sont plus que crédibles dans leur rôle d’amis de longue date dont la relation s’effrite. Leur performance est magistrale. Rares sont les temps où le silence se fait. Le rythme demeure soutenu d’un bout à l’autre de la pièce.

Deux autres personnages, les voisins de H2 (Julie St-Pierre et François Trudel) vont faire leur apparition dans la pièce pendant quelques minutes seulement, appelés à titre de témoins du désaccord manifesté par les deux amis. Leur rôle ne m’est pas apparu très significatif, mais ajoute un peu d’humour aux côtés dramatiques de certains passages.

Puisque nous sommes au XXIe siècle, rares sont les pièces où la technologie ne marie pas l’art. Pour un oui ou pour un non ne fait pas exception à la règle, mais sa particularité tient plutôt de son décor très épuré. Devant nous, une scène presque entièrement nue. Seuls une chaise et un grand écran placé au fond occupent la scène. Cet écran agit à titre de miroir reflétant les émotions ressenties par les personnages, probablement afin de mieux transmettre celles-ci au public. Malheureusement, l’effet m’a semblé tout autre, puisqu’il détournait plutôt le regard de l’essentiel : l’échange de texte entre les personnages et l’interprétation de haut niveau livrée par les acteurs. Mis à part la courte introduction présentée à l’écran, on a vite l’impression qu’elle ne sert qu’à emplir une scène vide. La musique, en contrepartie, réussit à bien s’harmoniser avec la pièce. Originale, elle réussit à nous plonger dans l’ambiance à merveille.

De toute façon, le talent remarquable des acteurs interprétant ce magnifique texte de Sarraute, Française d’origine russe, est suffisant pour que le spectateur arrive à être complètement absorbé par la pièce. La mise en scène de Christiane Pasquier ne souffre d’aucune faiblesse. Elle réussit à faire passer le message voulu en seulement une heure de dialogue presque constant entre les deux principaux personnages. Nul besoin de décors supplémentaires, de musique plus présente. Tout s’emboite parfaitement et on en arrive même, par l’ampleur de l’émotion, à en oublier le monde dans lequel on vit. Tout ça en l’espace de seulement 60 minutes. «C’est biiien… ça!»

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Pour un oui pour un non, de Nathalie Sarraute, présenté au théâtre Prospéro du 15 janvier au 9 février 2013. M.E.S. Christiane Pasquier.
Article par Jennifer Pelletier. Étudiante en communication et politique. Amatrice de théâtre.