Encore vivante après ma fin de session, j’ai enfin le temps d’écrire et d’écouter un film. Amoureuse d’une chanson québécoise Dommage que tu sois prise, j’embrasse mieux que je parle du groupe Avec pas d’casque, j’ai récemment appris que l’un des membres du band était un artiste aux multiples talents, dont le cinéma. En effet, il a réalisé plusieurs longs métrages dont celui qui m’a charmée aujourd’hui : Tu dors Nicole. Bon, j’écris sur un film qui est sorti en 2014, mais je me dis qu’il n’est jamais trop tard. J’ai peut-être passé à côté d’un chef-d’œuvre toutes ces années, qui sait? Enivrée par la fatigue de fin de session et par une envie de découvrir l’univers cinématographique d’un des nôtres au Québec, je vous invite à me suivre dans mon visionnement.
Pour commencer, ce film est le troisième long métrage écrit et réalisé par Stéphane Lafleur. Tu dors Nicole est récipiendaire de multiples prix, dont celui du meilleur son et de la meilleure musique originale (Jutra, 2013). De plus, le Vancouver Film Critics Circle lui a décerné le prix du meilleur film canadien(2015). L’œuvre est filmée en 35mm dans un noir et blanc éclaircissant一 je sais que c’est un peu contradictoire mais je vous dis que le jeu monochrome est plus lumineux que sombre. L’histoire se déroule durant la période estivale, et promis, je vous le dis, on ressent la chaleur de l’été à travers l’écran: dans les yeux qui se plissent sous les rayons du soleil, ou par l’effet brillant de la sueur sur la peau.(https://www.cinematheque.qc.ca/fr/cinema/tu-dors-nicole/)
L’histoire de Tu dors Nicole est ancrée dans une amitié à deux têtes féminines qui se défile dans une atmosphère estivale qui déborde de chaleur. Les parents de Nicole sont partis en voyage et donc Nicole et son frère, Rémy (Marc-André Grondin), sont plutôt contents de pouvoir profiter pleinement de la maison de leurs parents pendant leur absence. Les musiciens du band de Rémy et la meilleure amie de Nicole, Véronique (Catherine St-Laurent), se retrouvent ainsi à occuper l’espace familial à son plein potentiel. Rémy et ses amis musiciens prennent cette opportunité pour répéter leurs chansons, le style musical étant très rock and roll presque du métal. Il ne va sans dire que la maison vide de figures parentales fait plaisir à quelques-un-es. Sinon, on est témoin des hauts et des bas de Nicole dans sa petite vie de jeune adulte. On la voit travailler de peine et de misère, on la voit se ressourcer à la crèmerie du coin, on la voit se concentrer sur la couture, bref on la voit dans son quotidien et dans les alentours de ses responsabilités. Les scènes se déroulent sur une ligne du temps linéaire, nous nous voyons accompagner Nicole au travers l’expression de ses envies et la confrontation de ses faiblesses. Sans oublier que l’idée centrale du film est que Nicole et Véronique ont prévu d’aller en voyage en Nouvelle-Zélande durant l’été. Ce projet étant au cœur des motivations personnelles de Nicole à persévérer, à travailler et à se maintenir en vie. Finalement, on est spectateur-rices d’une jeune femme qui la nuit, est dans tous ses états. Malgré qu’elle le cache bien, nous sommes tout de même capable de saisir la détresse des questionnements de Nicole sur sa vie et sur son futur.
J’adore les moments où on l’aperçoit durant ses soirées insomniaques et qu’elle ne fait que marcher. On dirait que la lenteur de sa marche avec ses pas lourds nous fatigue qu’à la regarder. Malgré cette exhaustivité, on remarque parfois ses joues qui craquent et qui laissent entrevoir un petit sourire, ou bien des paroles qui sont dites avec une sensibilité qui laisse transparaître une allure douce, calme et quelquefois elle se laisse aller dans l’humour et nous surprend. Puis au contraire, on peut voir le côté déprimé, voire désespéré de Nicole, comme par exemple lorsqu’elle verse du jus de pomme dans une plante pour l’arroser, encore plus dans sa sorte de nonchalance qui se décrit par des silences étendus et des réponses raides. Comme JF (Francis La Haye) dit si bien, l’ami de Rémy : « t’aimes ça coincé le monde toi en».
Pour ce qui est de la trame sonore, je dois vous avouer que j’ai de la misère à la décrire. Dans un premier temps, Rémy le frère de Nicole joue dans un groupe de musique rock alors durant des scènes de répétitions par exemple, on entend leur musique jouer. Lorsqu’elle s’introduit dans ces scènes, on dirait tout le temps qu’elle court-circuite la scène précédente. Comme s’il y avait vraiment une coupure drastique entre le avant et l’après de la scène. Sinon en ce qui concerne le son, les bruits qui parcourent mes oreilles durant mon écoute, et bien j’ai l’impression qu’ils sont omniprésents; qu’ils font partie de l’image tellement ils s’agencent au moment. Faut dire aussi que les bruits insérés dans les scènes sont particulièrement bruyants comme s’ils encombraient l’image pour dépasser ce qui est visible à l’œil afin que l’on puisse se plonger dans la puissance du son. On a l’impression que ces bruits sont des effets bizarroïdes, comme le son de créatures marines, le cri d’une baleine, le son d’une houle qui s’achève vers l’horizon, les hulules d’un hibou dans le bleu du soir, des notes de xylophone, etc.
Durant quelques moments du film, on entend Nicole réciter des mots dans une langue étrangère. Les mots qu’elle nomme me semble être sa voix intérieure qui lui parle et qui pend dans le vide sans que personne ne puisse lui répondre. Je trouve intéressant que ces phrases dites dans une langue étrangère soient d’une manière des phrases qui semblent bien plus intimes que celles dites en français. J’ai l’impression aussi que l’on peut voir au travers de ses nuits où le sommeil n’y est pas, une sorte de dégradation dans la volonté et dans la motivation de Nicole à vivre. Je ne dirais pas qu’il s’agit d’un mal de vivre, mais plutôt d’une condamnation. Nicole a l’air de se sentir condamnée de vivre comme elle le fait, comme la vie la traite et elle n’y voit pas de résolution ou de sortie.
Pour ce qui est de ma critique, bien je dois vous dire qu’elle n’est pas si facile à déceler dans ma tête. Autant que j’ai adoré le noir et blanc et l’éclairssissement du temps chaud de dehors qui réchauffe l’écran, autant je ne suis pas sûre que le réalisateur a poussé aussi loin l’histoire qu’il aurait pu. Ce que je tente de dire c’est que Nicole incarne un sentiment d’insatisfaction, ou plutôt de désagrément de la vie puisqu’elle ne dort pas. Dans ce sens, j’aurais amplifié ce sentiment, le dramatiser davantage de manière à ce que la dégradation du personnage fasse preuve d’un decrescendo. Puisque la dégradation est établie dès le départ, cela ne donne pas le même effet. Cela donne l’idée d’une linéarité, d’une continuité alors qu’une chute, une pente fatale aurait pu être bénéfique à l’évolution du personnage principal. Je me rappelle d’ailleurs avoir entendu le bruit de l’eau, d’une chute au derrière d’une scène proche de la fin, mais encore là est-ce assez? Je crois que combiner l’image et le son est un duo gagnant, puis Stéphane Lafleur a peut-être perdu l’ampleur qui l’aurait pu gagné en misant sur la juxtaposition des deux. Aussi, j’aurais ajouté encore de ces scènes où des mots sont nommés dans une langue étrangère. C’est dans ces moments que je me suis sentie plus proche de Nicole, que je suis rentrée dans son intimité. Ce qui était satisfaisant en tant que spectatrice. Bref, j’ai aimé mon visionnement, mes yeux se sont fait plaire par la vision artistique du film. Toutefois, je n’ai pas été séduite de fond en comble, il manquait un tant soit peu de profondeur, autant dans les mots que dans le visuel. À regarder pour la beauté des images, et pour le jeu ma foi remarquable de Julianne Côté au niveau de son visage qui lui, ne se laisse pas achever par la fatigue. Nous la suivons dans ses petits détails qui frémissent au coin de ses lèvres et de ses yeux qui parlent fort autant dans le vide qu’il décrivent que dans la vie qu’ils tentent d’animer. Dans tous les cas, je vous dis de l’écouter. Enfin, j’ai donné une chance à ce réalisateur québécois et je lui en donnerai encore une demain. Je vous conseille de le faire aussi. À bientôt.
Crédit photo : Sara Mishara / Les Films Séville