Échanger son quotidien pour son sac de voyage est relativement facile, mais transmettre ce voyage à l’aide de mots, voilà un défi risqué. Un pari que l’auteure Roxanne Lajoie réussit avec brio. Cette professeure de littérature au collège Lionel-Groulx nous raconte ce choc des cultures de dix-huit semaines dans son premier recueil de haïkus À chaque pas la poussière publié aux Éditions Tire-Veille dans la collection Haïkusie.
Dans ce genre de recueil, on pourrait s’attendre à un récit de voyage en règle, suivant docilement le parcours de cette haïkuiste, de son mari et de ses deux fils à travers Montréal, l’Espagne, Paris, Marrakech, Essaouira, Tafraout, Fès, Tanger, Andalousie, etc. On pourrait aussi s’attendre à un inévitable catalogue de souvenirs longs et interminables narrés comme on les raconte à sa famille lorsqu’on défait ses bagages. C’est toutefois sur ce plan que ce recueil se démarque.
De l’aveu de l’auteure, chaque haïku permet de «saisir un instant». il représente «un arrêt sur image». Parfois on a le droit de goûter un paysage avec les mots: «vue en plongée/de grands pics enneigés/traversent les nuages»; parfois, on a le droit à un petit moment cocasse pris sur le vif: «marché aux poissons/deux chats s’accouplent/au milieu des arêtes». D’autres fois encore, on a le droit à de petits moments de réflexion: «panne de métro/entre les soupirs/le tic tac de ma montre». Ainsi, à la différence du récit de voyage, ces petits poèmes composés de deux segments de cinq syllabes et d’un de sept représentent des moments piqués ici et là sans trop de régularité.
Placés de façon symétrique au rythme de deux haïkus par page, ces petits poèmes nous laissent beaucoup d’espaces blancs. Ces blancs typographiques constituent un silence, un moment pour nous laisser le temps d’imaginer ces bribes de voyages. C’est une page blanche, un album vide sur lequel l’auteure couche individuellement ses photos. Ils sont également présents pour nous permettre de déguster les mots, de les digérer et de comprendre exactement où l’auteure veut véritablement nous emmener: les ressemblances étranges de deux quotidiens diamétralement opposés. Que ce soit à Madrid ou à Montréal, les gens magasinent. Que ce soit dans le métro ou dans le train, on se retrouve toujours coincé entre deux transports. Peu importe où l’on se trouve, la température viendra toujours modifier nos plans; l’insomnie nous grugera toujours de l’énergie; on prendra toujours un petit café en se levant le matin.
Au final, ce recueil nous donne envie de voyager, mais pas pour se retrouver face à d’innombrables paysages plus magnifiques les uns que les autres. Il nous donne envie de voyager pour confronter notre quotidien à ce choc des cultures, pour déstabiliser nos fausses croyances, pour sortir de ce bonheur en canne que l’on achète avec des billets verts. Car le véritable bonheur, comme le montre Roxanne Lajoie, réside dans les petits moments que nous apporte la vie.
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Roxanne Lajoie, À chaque pas la poussière, Baie-Comeau: Tire-Veille, 2014, 92 p.
Article par Rémi Chiasson-Villeneuve. Membre associé de l’Union des écrivains et des écrivaines du Québec, auteur de La trilogie des Lumios: les anges de la mort publié aux éditions Bénévent en 2010, membre du groupe d’écriture Imagine Nation et nouvellement étudiant à l’UQAM, Rémi Chiasson-Villeneuve est un véritable mordu de littérature.