Écriture et récupération : Le continent de plastique de David Turgeon

Qu’il s’agisse de ses bandes dessinées ou de ses romans, l’auteur qui a publié Minerve (2006) et La revanche de…
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Qu’il s’agisse de ses bandes dessinées ou de ses romans, l’auteur qui a publié Minerve (2006) et La revanche de l’écrivain fantôme (2014), David Turgeon, a une écriture unique qui présente un réel défi pour le lecteur. La narration de ses personnages est riche, mais le ton demeure généralement énigmatique. Ses univers sont profonds et poétiques. L’errance des protagonistes face au monde contemporain y est fondamentale malgré la récurrence de l’engagement social et écologique de son œuvre. Le dernier roman de David Turgeon, Le continent de plastique, publié en 2016 aux éditions Le Quartanier, continue d’explorer ces éléments.

Première de couverture
Première de couverture

Le mystérieux continent de plastique intrigue. On comprend la nature secondaire du phénomène écologique à mesure qu’on progresse dans ce roman qui raconte le destin de l’assistant d’un écrivain illustre, écrivain qu’on surnomme le maitre. Ce territoire énigmatique ponctue le récit, lui donne un rythme, tout en insistant sur certains moments significatifs de la vie du personnage principal. Cependant, le titre du roman souligne davantage l’incroyable importance de la récupération lorsque vient le moment de donner un sens au récit. Même si ce dernier est passionnant, sa nature exacte nous échappe d’abord.

Pourquoi suivons-nous le destin de l’assistant du maitre, héros dont la fonction semble bien illusoire ? Pour quelles raisons découvrons-nous les différents cercles qui entourent le protagoniste, aussi intéressants soient-ils ? En quoi est-ce pertinent que ce récit se déroule sur une décennie ? Le récit nous invite à suivre le confident privilégié d’un écrivain, mais aussi de plusieurs personnages du monde de la culture qui, eux aussi, développent un lien avec l’assistant. Celui-ci n’a que peu à faire, sinon nous rapporter à travers l’écriture ce qu’il aura traversé. Le narrateur s’adresse souvent au lecteur. Il lui conte l’envers d’une scène littéraire qui n’existe qu’à l’intérieur de l’histoire et qui semble pourtant vraie tellement elle est présentée comme incontournable.

Nous observons donc le déploiement des idées littéraires du maitre. Celles-ci permettent toujours de tracer une existence particulière créée à partir d’un détail anodin et qui est observée dans sa propre existence qu’il expose à son assistant. Le dédoublement ne s’arrête pas là : les titres des chapitres reprennent les textes écrits par le maitre dont les œuvres influencent souvent les éléments du récit. Ce n’est pas étonnant chez cet assistant-narrateur. D’une part, il est l’auteur de « l’appropriation-distanciation » – théorie étudiante et légèrement extravagante favorisant la réutilisation inventive et le recyclage comme art, véritable patchwork littéraire. D’autre part, il est aussi le réel écrivain derrière cette charmante histoire comme nous l’indique la quatrième de couverture du  roman de Turgeon. Tout le récit s’intéresse à cette réappropriation et aux différentes formes qu’elle peut prendre (écologique, politique, sociale, artistique, littéraire). Ce cadre laisse place à une constante exploration du langage et à un humour omniprésent, ainsi qu’à une description précise de l’élan qui anime chaque personnage et de ses limites d’énonciateur. Il s’agit des limites du langage, de la connaissance des circonstances exactes et des hasards de l’existence. Pourtant, malgré les pauses narratives autour d’un mot ou d’un contexte particulier, la lecture est agréable et toujours fluide. Les aléas de la vie se dévoilent à travers le mouvement du texte.

Outre sa relation avec le maitre, sincère et malgré tout limitée, nous suivons la relation de l’assistant avec son amoureuse ainsi que ses relations avec son groupe d’amis universitaires. Ces derniers vont tous évoluer dans leur propre voie. Suivant involontairement la logique de la récupération (opposée à la création), aucun des cinq amis n’aura d’enfant et chacun éprouvera une grande difficulté à produire une œuvre réellement nouvelle. Au moment où le récit commence, le portrait de chaque ami-e est déjà esquissé et permet de suggérer quel chemin chacun de ces cavaliers de l’apocalypse, comme ils aiment alors s’appeler, se décidera à emprunter. On a ainsi la tension des thèmes du libre arbitre et de la fatalité, ainsi que celui de la récupération qui donnerait la réflexion écologique que le titre Le continent de plastique suggère.  Les enjeux écologiques et créatifs de la récupération et de l’écriture sont donc au cœur de ce dernier roman de David Turgeon. On peut donc dire que cette œuvre est d’une actualité criante !

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David Turgeon, Le continent de plastique, Montréal, Le Quartanier, 2016,  312 p.

Article par André-Philippe Lapointe.

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