Hitler en été. The Producers au Centre Segal

Commençons par un aveu : je ne suis pas une grande fan de Mel Brooks. Spaceballs et Robin Hood: Men in…
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Commençons par un aveu : je ne suis pas une grande fan de Mel Brooks. Spaceballs et Robin Hood: Men in Tights sont pour moi des souvenirs d’enfance un peu fades. Je n’avais donc jamais eu l’occasion de m’intéresser aux autres œuvres du scénariste, encore moins de voir une des nombreuses adaptations de The Producers. En me présentant au Segal Center le soir de la première, j’étais très loin de m’attendre à un spectacle jubilatoire ou à une remise en question de l’humour noir.

Au départ, une prémisse pas bien méchante : un producteur véreux de Broadway et son comptable décident de monter le pire spectacle jamais vu, afin d’empocher les deux millions de dollars destinés à la production. Il suffit de trouver un parfait navet, un metteur en scène naïf et des acteurs n’ayant rien à perdre. Le tout semble assez anodin, une bonne comédie d’été sans doute, jusqu’à ce que j’apprenne le nom de la pièce dans la pièce : Springtime for Hitler (le titre original du film, d’ailleurs). La gentille comédie musicale en yiddish prit alors des allures de prise de parole revendicatrice et presque vengeresse.

Car il est important de souligner que la production du Centre Segal en collaboration avec le Dora Wasserman Yiddish Theatre a nécessité la traduction d’une majorité du livret en yiddish. À la sortie du film original de Brooks en 1968, plusieurs critiques ont vertement décrié le mauvais goût et la vulgarité des thèmes, un parfait exemple du #toosoon. Près de 70 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, peut-on désormais rire sans embarras de l’iconographie nazie et, par association, des horreurs qui en ont découlées? Ne parlant pas yiddish et n’ayant aucun lien d’appartenance à la communauté juive, j’avoue avoir été très attentive aux réactions de mes voisins avant d’oser m’esclaffer. C’est bien sûr là que se situe tout le génie de Mel Brooks : transcender la vulgarité pour faire éclater quelque chose de plus haut.

Bien que la mise en scène d’Anisa Cameron récupère presque tous les éléments de l’adaptation cinématographique de 2005, The Producers réussit à surprendre l’auditoire à plusieurs reprises. Les rôles principaux sont solidement défendus par une distribution d’élite qu’il me faut nommer. D’abord, Alisha Ruiss, qui joue la sulfureuse Ulla, lui prête une timidité virginale jusqu’à l’éclatement de son solo When You Got It Flaunt It! et la rend sensible et attachante. Mikey Samra (Léo Bloom) incarne la naïveté bienveillante. L’entendre chanter I Wanna Be a Producer donnerait envie au bureaucrate le plus desséché de s’envoler pour Hollywood. Sam Stein garde son aplomb du début à la fin sans jamais faillir, campant Max Bialystock avec un solide que j’ai rarement vu. Mais surtout, Jonathan Patterson nous offre un Roger De Bris flamboyant sans être complètement folle, tout en subtilité malgré le sérieux propre au Broadway.

En dépit de quelques accrocs qui partiront vite au rodage, The Producers est un détour obligatoire pour tous les amateurs de comédie musicale, une soirée captivante garantie. Pour la première fois, j’ai senti qu’une production était à l’étroit dans la salle du Centre Segal.

Article par Corinne Pulgar. Bachelière en art dramatique, parfois régisseur, metteur en scène et conseillère dramaturgique. Aussi végétarienne, humaniste, addict de la parrhésie et numéricienne lettrée.

The Producers était présenté au Centre Segal du 19 juin au 10 juillet 2016.

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