
Poète, musicien et compositeur de formation, Symon Henry multiplie les projets artistiques. Il s’intéresse aux frontières et aux croisements entre les arts visuels, la musique, le théâtre et la poésie. Son travail m’est d’abord parvenu par l’entremise de la revue littéraire Main Blanche où il avait proposé un texte dans le cadre du numéro intitulé Body langage (lien vers le pdf de la revue). Il a, par la suite, fait paraître Son corps parlait pour ne pas mourir en 2016 aux éditions de La Tournure. Œuvre multiforme, ce recueil en est un qui surprend celleux qui le lisent. Un feuillet inclus dans son recueil indique « Son corps parlait pour ne pas mourir, partition de Symon Henry ». Même titre que le recueil, forme totalement différente. Cette première publication témoigne d’une quête identitaire autant par la forme adoptée que par le contenu du recueil. Incluant des partitions graphiques à sa poésie, Symon Henry s’exprime à travers un métissage entre poésie et musique, mais également à travers le métissage d’une mémoire, d’une descendance qui balance entre un paysage familier — nord-américain — et un paysage moyen-oriental. Son corps parlait pour ne pas mourir se nourrit de ses origines en intégrant des références directes à d’autres auteur.e.s., mais également en valsant à travers un passé et un présent d’où émerge un travail de réconciliation, une prise de parole marquée. Le recueil de ce poète, tout comme ses partitions graphiques, témoigne d’une rencontre entre un être passé et un être présent qui n’est possible que par le brouillement des frontières.

Tombée entre les mains de L’Artichaut, l’œuvre de Symon Henry a suscité plus d’un point d’interrogation. S’est alors ouvert à nous un artiste des plus intéressant. Voici le résultat d’un entretien avec l’artiste multidisciplinaire Symon Henry.
Artichaut: Dites-nous qui est Symon Henry en quelques mots.
SH: Je ne sais pas trop par quel bout prendre cette première question, mais disons que j’ai choisi de m’identifier comme agnostique, métis et queer; par extension, la notion de tiers espace est au centre de qui je suis et de ce que je fais avec les mots, les sons et les images. Les sons que je dessine – entre autres par l’entremise de partitions exclusivement graphiques – ont été joués par des solistes ou des orchestres par ici, mais aussi en Europe et en Asie. Mes partitions vivent en galerie, en collections, sont observées pour les sons que tou.te.s un.e chacun.e veut bien imaginer à leur vue. Mais ma plus grande fierté est probablement d’avoir réussi à laisser émerger des mots précis sous la forme de mon recueil de poésie, dont la rédaction m’a permis de reprendre le contrôle sur ma vie par rapport à des violences vécues au cours de mon enfance.
Artichaut: Entre votre formation de musicien et de compositeur, comment êtes-vous venu à la poésie?
SH: J’ai été pianiste classique (20 ans de pratique…), avant de passer au monde de la création sonore. Au fil des années, j’ai réalisé que ce qui m’intéressait le plus, dans ces formes d’art, c’est le foisonnement de sens possibles qui peuvent être communiqués par l’organisation, la transmission et l’interprétation des sons. En parallèle, j’écrivais beaucoup, en tentant d’exprimer le même univers de sens par mes mots que par ma musique, en adoptant simplement une autre posture où les mêmes sensations pouvaient émerger, mais avec un autre ensemble de possibilités quant à la précision des sens à véhiculer. Il m’a fallu beaucoup de temps pour accepter de présenter publiquement ces mots. Un certain timing dans ma vie personnelle a exigé, l’an dernier, que je dénonce publiquement les violences que j’ai subies ou auxquelles j’ai assisté pendant mon enfance. La nécessité de dire ces réalités, de les dénoncer, est venue à bout de mes dernières réticences.
Artichaut: Comment concevez-vous les liens entre votre pratique musicale et votre démarche poétique? Ces deux pratiques sont-elles intrinsèquement liées ou peuvent-elles être abordées de façon autonome?
SH: Pour moi, ce sont deux angles de perception d’une même réalité artistique. J’ai écrit le texte de mon recueil en même temps que je composais les deux partitions graphiques qu’on y retrouve. Ces deux « incarnations » peuvent être lues ou entendues en parallèle, en simultané, ou en complète autonomie. Je crois qu’il y a certaines sensations qui sont plus précises dans la partition, d’autres dans le texte. Ce qui les unit vraiment, ce sont plein de lignes de forces communes. La plus importante de ces lignes est la suivante : les deux sont nées d’un besoin de parler, de raconter, de continuer à exprimer afin de ne pas disparaître, peu importe ce qui est dit ou raconté, afin de ne pas laisser l’agresseur écrire l’histoire.
Comme l’essentiel de mon travail – sonore, textuel ou visuel – des dernières années tourne autour de cet univers, c’est pour l’instant vrai pour ma pratique en général!
Artichaut: Vos études en musique vous ont permis de voyager de Montréal à Stuttgart et à Paris. Vous vous êtes également produit en Amérique du Nord, en Asie et en Europe. Ces déplacements marquent-ils votre écriture (musicale, poétique)? De quelle(s) façon(s)?
SH: Ces déplacements, allant de quelques jours à quelques années, m’ont permis de mettre en perspective les identités multiples qui m’intéressent et habitent mon travail. À l’origine, je percevais beaucoup les choses en termes de binarités, liées à l’univers métissé de mon enfance : l’Égypte de mon père, vécu par l’entremise des récits familiaux et du cercle fermé de la communauté égyptienne montréalaise, et le Québec de ma mère, plus mystérieux puisque ne se rendant pas vraiment jusqu’à la réalité de mon quartier relativement ghettoïsé. C’est quelque part entre Shanghai et Stuttgart que j’ai finalement compris à quel point toutes ces identités peuvent être modelées à ma guise, dans mon imaginaire, hors de l’opposition, mais plutôt comme une nébuleuse de réalités à vivre et à construire.
Artichaut: Qu’est-ce qui vous inspire lorsque vous composez?
SH: Quand j’écris, que je dessine ou que je compose – ce qui est un peu la même chose pour moi – ce qui me motive, c’est de découvrir des sens et de mettre au monde des questions qui s’ignorent. Une image m’habite depuis quelques années. J’ai visité les jardins de Suzhou, en Chine, il y a quelques années. Là-bas, le summum de l’art n’est pas la littérature, comme en France, ou la musique, comme en Allemagne, mais bien l’art du jardin. Et le cœur du travail de l’artiste consiste à trouver des pierres aux formes vraiment particulières, à cultiver des espèces rares de plantes, puis à les disposer de manière très précise afin de mettre en relation ces objets et d’ainsi faire naître du sens. Je ne suis pas un créateur, ni un bâtisseur. Je dispose simplement mes roches, l’une après l’autre.

Artichaut: Avez-vous été inspiré par d’autres artistes (musiciens/musiciennes, compositeurs/compositrices, peintres, poètes, etc.) avant de vous lancer dans la composition de partitions graphiques?
SH: Absolument! Ces inspirations son avant tout du côté de la poésie et des arts visuels. Au tout début, il y eut un bouquin de Paul Klee – Histoire naturelle infinie. Le peintre suisse y présente ses théories formelles et poétiques d’une manière particulièrement organique et riche : ce fut ma première grande leçon de composition. Puis on m’a fait connaître Nicole Brossard : les écrits de cette grande poète – en particulier Suite Logique et Désert mauve – ont déclenché, dans mon travail, un apprivoisement de l’expression d’un certain intime qui n’a rien de romantique (dans le sens d’égocentrisme), mais tout de l’invention de soi et d’espaces poétiques tiers. La peinture de Cy Twombly et de Riopelle, finalement, m’a donné de l’appétit pour la grandeur du fragile. Et puis, en musique, je dois beaucoup à la naïveté complexe d’un compositeur québécois qui m’est très cher, Gilles Tremblay (dans sa pièce Fleuves, par exemple).
Artichaut: Que permet la partition graphique qu’une partition classique ne peut embrasser?
SH: Il y a, selon moi, deux grands intérêts à la notation graphique. Tout d’abord, il y a toutes ces possibilités de détails du son – ou timbre – qu’elle rend possible. La notation classique a été conçue afin de mettre de l’avant la précision du rythme et des hauteurs, afin de mener à une grande virtuosité, mais une virtuosité très limitée, à mon sens. En effet, la musique classique et pop occidentale a presque complètement évacué deux choses : le bruit et toutes les notes qui se cachent entre les notes d’un piano. Dans la culture mandingue (Afrique de l’Ouest), il y a tout un raffinement de discours musical basé sur trois simples « sons » frappés sur le djembé (connu sous le nom colonisant de «tam-tam» à Montréal). Chacun de ces sons peut être enrichi à l’infini en ajoutant différents types de bruits en bougeant très légèrement la main ou en frappant la peau avec une maîtrise absolument étonnante. Un univers similaire de raffinement est rendu possible par ma notation : au lieu d’indiquer «frapper trois fois sur une cymbale», je dessine précisément l’attaque du son, son entretien, puis sa résonance, d’une manière qui est vraiment intuitive pour le musicien.
Le deuxième aspect, qui me tient vraiment à cœur, c’est le fait que mes partitions peuvent être exposées en galerie et qu’elles peuvent continuer à faire vivre ma musique en dehors du temps limité et figé du concert.
Artichaut: Cet automne, vous avez présenté une pièce composée en collaboration avec Yannick Plamondon au Musée national des beaux-arts du Québec. Il s’agit d’un travail de composition qui mélange des partitions plus classiques et vos partitions graphiques. Comment les musiciens ont-ils réagi devant ces partitions qui peuvent paraître «hors-normes»? L’interaction entre les musiciens et les compositeurs se fait-elle plus difficilement?
SH: Cette partition était effectivement tout à fait hors-norme : 40 minutes de musique mélangeant la notation classique de mon collègue à ma notation graphique. Les musiciens ont vraiment bien réagi. Avec cette notation, les premiers instants sont toujours un peu déstabilisants pour eux comme pour moi. Une fois les clarifications faites, les choses se déroulent vraiment bien. L’élément majeur qu’il faut que je transmette très rapidement, c’est que mes dessins sont en fait très précis et demandent de porter une grande attention aux petits détails de sonorité des instruments, en donnant plus de latitude par rapport au rythme et aux notes précises à jouer. Le grand «hic» qui n’est pas encore résolu : ma musique implique un travail de détail et de discussion entre compositeur et interprète, à contre-courant de la réalité de la musique classique où le temps est toujours extrêmement limité puisqu’on alloue généralement le même temps de répétition pour monter des créations que pour revisiter des œuvres que les interprètes connaissent par cœur puisqu’illes les jouent et rejouent depuis toujours. Heureusement, j’ai pu m’entourer de gens absolument à contre-courant de cette dynamique au fil des ans, ce qui rend ma musique viable.

Artichaut: Y a-t-il, selon vous, certaines «faiblesses» qui vont de pair avec la partition graphique?
SH: En termes de partitions graphiques, tout est à inventer, ou à repenser. Comment organiser une répétition ? Comment travailler avec un orchestre, un.e chef d’orchestre? Les réflexes que les interprètes ont mis des années à développer et à raffiner doivent être mis à profit – c’est un de leur plus grand atout – mais comment peut-on faire cela dans le contexte où, d’emblée, la partition veut pousser la musique hors de ses sentiers habituels? Penser la fragilité comme un atout majeur, c’est, je crois, un des grands axes de cohérence – et source de pertinence – dans mon travail.
Artichaut: Dans une entrevue pour les tournées de concerts Génération organisés par l’Ensemble contemporain de Montréal (ECM+), vous mentionnez trois aspects qui traversent votre pratique artistique: l’impureté, l’ambiguïté et l’intranquillité. Comment ces éléments s’inscrivent-ils dans votre pratique musicale? Ces éléments sont-ils également présents dans votre pratique d’écriture? Si oui, comment s’y inscrivent-ils?
SH: Alors que j’écrivais mon recueil – texte et partitions graphiques – ces trois mots sont devenus une sorte de repère, presque de mantra. Ce sont trois mots que j’ai choisi de réinvestir, d’accepter comme étant foncièrement beaux, comme pouvant être des piliers de création. L’ambiguïté est, pour moi, une zone de renouveau des médiums que j’explore: partitions graphiques à la fois très précises et très libres, gestes dramatiques vidés de leur fonction rhétorique potentielle, contes poétiques où la sémantique et la sonorité du mot sont en continuelle tension. L’impureté, je la vie comme un moyen d’habiter l’ambiguïté et de vivre mon identité de métis québéco-égyptien. C’est pour moi un outil essentiel afin de créer un langage qui assume sa réaction face à l’obsession de la pureté qui a guidé la société politique, sociale et artistique vers des culs-de-sac monumentaux au siècle dernier. L’intranquillité, finalement, comme attitude face au monde qui nous entoure, et donc comme posture artistique: pourquoi donc s’évertuer à cacher notre malaise de vivre dans le monde tel qu’on le connaît? Je tente l’aventure de garder les yeux ouverts et la démarche affectée par ces angoisses.
Artichaut: En avril dernier, j’ai eu la chance de côtoyer vos partitions graphiques en «grandeur nature» — si je peux m’exprimer ainsi — lors de l’exposition du collectif «Démarches affectées» chez Gham et Dafe. Dans le cadre de cette exposition, vous avez collaboré aux côtés de deux artistes transdisciplinaires: Émilie Sigouin (comédienne, auteure et metteur en scène) et Émilie Payeur (compositrice et performeuse). La réflexion artistique que nourrit ce collectif croise également votre démarche personnelle à plusieurs égards. Pouvez-vous nous en dire davantage sur la réflexion artistique de «Démarches affectées»?
SH: Ce collectif prend sa source dans notre volonté commune de sortir de l’isolement des différents milieux auxquels nous appartenons. Nous avons réalisé que, tous les trois, nous adorions traverser ces frontières et créer en utilisant, par exemple, des modes de pensées théâtraux en performant le sonore, ou encore des logiques plastiques en travaillant à partir de mots. Nous tentons de penser nos pratiques en termes de fluidité des genres et des façons de faire. La première expérience d’expo collective a été fascinante pour nous à ce propos, mais il nous reste tant de route à parcourir afin que, d’une part, nos pratiques individuelles soient réellement intégrées, et, d’autre part, que nous arrivions vraiment à être en phase avec notre pensée. Le futur de ce collectif est très excitant à ces égards!
Artichaut: Je me souviens m’être dit, lors de votre exposition chez Gham et Dafe, qu’une passante qui entre dans la pièce, à qui on ne donne aucune indication, pourrait donner une tout autre signification à votre œuvre. La signification serait sans doute cohérente, elle aussi. Cependant, derrière vos partitions graphiques, la passante verrait peut-être des paysages dessinés à l’encre de Chine, un rythme, une texture, mais peut-être pas une partition musicale. Peut-on dire que les recherches que vous faites entre les arts visuels, la musique, la poésie et la performance visent à ouvrir une sorte de «nouveau langage»? Que vos recherches rendent «moins hermétiques» les pratiques artistiques qui peuvent parfois être confinées dans une «manière de faire» dont on ne peut déroger?
SH: J’essaie effectivement toujours d’approcher un même univers poétique en explorant les limites entre différents médiums, dans l’espoir avoué qu’ils permettent à différentes personnes d’avoir accès à ce que je tente de communiquer. Ce qui compte avant tout, pour moi, c’est de mettre de l’avant la beauté et la force de ce que notre vocabulaire nomme im-pur, in-forme ou in-tranquille. Mon travail veut exprimer le fait que ces idées existent et vivent en soi, hors de l’opposition avec la pureté, le formel ou le tranquille. Qu’un.e passant.e entende des sons en voyant mes dessins est secondaires… mais s’ille en prend conscience et que ça peut l’aider à avoir accès à la beauté des univers qui me fascinent, c’est tant mieux !
Artichaut: On pourrait donc dire qu’au-delà du grand public, cette démarche répond également à un désir de brouiller les frontières qui existent entre ces communautés de poètes, musiciens/musiciennes, comédien/comédiennes, etc.?
SH: Je ne saurais mieux dire! Les milieux de la musique de création, de la poésie, du théâtre, etc., fonctionnent tous plus ou moins en vases clos et ça me choque beaucoup. Nous avons tant d’outils de création et d’univers poétiques à partager et à faire entrer en vibration. L’ignorance mène des musiciens classiques à ne pas réaliser la valeur d’une mise en scène riche, ou des metteurs en scène à ne pas réaliser l’aspect fondamental du sonore dans leur travail. Avec plusieurs collègues, je travaille très fort à ce que mon travail dépasse les cloisonnements qui sont considérés comme nécessaires pour des raisons fonctionnelles par différentes institutions en place, mais aussi par de nombreux praticiens.
Artichaut: Il faut le souligner, votre démarche est réellement fascinante! L’Artichaut vous remercie pour cette entrevue des plus dynamique. En terminant, que peut-on attendre de Symon Henry pour l’année à venir?
SH: Grand merci pour l’intérêt! Pour l’année à venir, j’entrevois deux grands projets. Le premier sera de prendre un temps d’arrêt proactif. Après tous ces projets réalisés en 2016, je pense qu’il est temps pour moi de prendre quelques pas de recul afin de recentrer ma pratique. Puis viendraient probablement les prémisses d’un projet auquel je songe depuis déjà un bon moment, et qui s’intitule, pour l’instant «Addis-Abeba => Oulan-Bator». C’est un projet qui viserait à mettre à profit toute l’expérience que j’ai acquise depuis le début de ma carrière. L’idée générale est toute simple: j’aimerais me poser, successivement et à chaque fois pour un laps de temps assez important, dans plusieurs villes particulièrement riches — sur le plan de traditions musicales diverses — du Soudan à la Mongolie. À chaque arrêt, j’aimerais travailler avec des musiciens, par l’entremise de mes partitions graphiques, afin de créer ensemble des oeuvres dépassant nos cultures d’origines. En résultera probablement concerts, textes, images (avis à de potentiel.le.s vidéastes!), beaucoup de collaborations et donc de ces fameuses expériences de vie qui remettent tout, toujours, en question!
Le recueil Son corps parlait pour ne pas mourir est disponible dans plusieurs librairies de Montréal, Rimouski et Sherbrooke. La liste complète de ces librairies se trouve sur le site des éditions de La Tournure (http://latournure.org/). Les partitions graphiques qui accompagnent la pièce «Debout, un respire grand comme» sont disponibles à la librairie La flèche rouge, au Centre canadien d’architecture et également en ligne sur le site de Symon Henry : https://symonhenry.com/.
Article par Catherine Dupuis.