Le roman idéologique pourrait paraitre désuet en 2016 puisque la Guerre froide est finie depuis longtemps et que le capitalisme s’est imposé dans le monde entier. Et pourtant, Michel Lefebvre propose un roman qui se déploie autour d’un personnage pétri de principes idéologiques anticapitalistes et anarchistes. L’auteur nous propose de suivre une nébuleuse de personnages hauts en couleur, qui empêche l’œuvre de tomber dans le roman à thèse. Moins que les idéologies autour desquelles gravite le roman, ce sont ces personnages, guidés par la plume dynamique de l’auteur, qui font la profondeur de l’œuvre.

Michel Lefebvre emporte son lecteur dans un roman aux multiples facettes dont l’objectif reprend celui du récit policier : trouver qui a tué les sœurs Imbeault, à ceci près que le doute ne tombe pas sur la multitude des suspects, mais sur la capacité du suspect à avoir commis ce meurtre. Dès lors, en plus d’être un avatar de récit policier dont on connait la fin, c’est aussi le portrait d’un personnage détonnant : Raphaël Ross, un être aussi attachant qu’obstinément incompréhensible. Car c’est effectivement un meurtrier, ce n’est pas un secret. C’est même un meurtrier enfermé en prison quand le récit commence, mais ce n’est peut-être pas le pire de tous ceux qui se trouvent dans cet endroit. De la même manière que l’on ne saura si ce que Raphaël a fait est bien ou mal, on ne saura pas s’il a tué les sœurs Imbeault. Mais est-ce réellement ce qui compte ?
Car avant de passer à l’acte, Raphaël Ross a été un idéaliste au cœur tendre, un idéaliste qui se sacrifie pour le seul idéal pour lequel il ne milite pas, sa sœur, Ariane. Autour de cette intrigue menée par un personnage enfermé dans ses idées viennent graviter des personnages qui allègent le récit. Denis, Ariane, Sonia et les autres vivent dans une réalité dans laquelle nous nous retrouvons. Leurs vies font passer les idées de Raphaël pour du luxe et ils montrent sa faiblesse : sa passivité.
« Je raillais son individualisme, relevais son inaction, l’impact zéro-nothing des Guevara d’ermitage dans son genre. Les conséquences de son courroux étaient nulles : il ne confrontait, n’affrontait, n’échauffait personne. » (p. 23)
Ils ne viennent pas contrer ses idées, ils viennent nous apporter une réponse : ils vivent, se battent, aiment, sont solidaires. Ils sont humains face à un système qui, oui, est inhumain. Ce système n’a pas l’importance de l’Autre, n’a pas la profondeur de la relation à l’Autre. Denis n’a que faire du monde s’il n’est pas avec Ariane. Pauline ne se bat que pour ses enfants et non contre le système. Et Sonia reste désespérément accrochée à un Raphaël qui ne la voit pas. La passivité de Raphaël rend les gens qui l’entourent encore plus vivants, encore plus touchants. Michel Lefebvre nous montre à quel point il est important de rester une unité, à la fois en tant que soi, mais en tant que groupe social parce que c’est là que se trouve une identité que le système ne peut anéantir. Sous sa plume légère et l’imagination acérée se tisse un roman qui parle de ce qui compte réellement dans la vie. Sur la famille et les vrai-es ami-es, l’individu dans la société. Sur la ville dans laquelle on a vite fait de se noyer comme Raphaël mais aussi Sonia. C’est une fiction empreinte de vérité.
Au fond, l’État se charge d’envoyer ce Lénine sans réel pouvoir, mais pas sans cœur en prison alors que le lecteur est plus indécis. C’est sans doute là que réside la force de ce roman. Rien n’y est ni blanc ni noir. Tout y est réel et à la fin, on en reste avec l’idée que ce ne sont pas toujours les bons qui s’en vont en prison. Michel Lefebvre nous amène avec brio jusqu’à ce point où la morale ne saurait réprimer ce que la justice condamne. A-t-on le droit de penser autrement, de se révolter ? Oui. Mais a-t-on le droit de tuer pour cela ?
« — L’organisation des hommes entre eux assure la liberté de chacun, le mieux-être collectif. Tu me fais parler en socialiste. Et puis tu te faisais servir par Nathalie, une vraie pauvre fille sans choix, elle. […]
— À quêter auprès de l’État, on est plus libre ? L’État est le pire aliénateur, celui qui gomme l’individualité, asservit l’individu. La liberté ne peut être que toute la liberté, un morceau de liberté n’est pas la liberté. » (p.47)
Par endroit, c’est un dialogue qui s’engage entre narrateur et personnage principal, entre Denis et Raphaël, deux conceptions diamétralement opposées du monde qui ne nous excluent pas du débat, bien au contraire. On y retrouve presque une pratique empruntée aux grands philosophes de l’Antiquité qui écrivaient leurs textes d’idées sous forme de dialogues entre deux personnages. On y retrouve aussi un peu de ces interrogatoires profonds qui font la saveur des bons romans policiers.
On ne s’en lasse pas. Ce roman contient un peu de ces illusions de jeunesse qui s’émoussent avec le temps. Nous avons tous été des Raphaël Ross secrètement. Nous avons tous, à des degrés différents, été habités par des idéaux qui nous paraissaient primordiaux et pour lesquels nous ne nous sommes pas pour autant sacrifiés. Qu’est-ce qui nous a fait changer d’avis ? Le temps ? Les autres ? Nous-mêmes ?
Michel Lefebvre, Les limites de sa propriété, Montréal, Les Herbes Rouges, 2016, 266 p.
Article par Xavier Lacouture.