Abécédaire sale

Fabrice Masson-Goulet et Charles Dionne, fondateurs du site Poème sale, nous proposent ce mois-ci une réflexion sur le bavardage selon…
1 Min Read 0 169

Fabrice Masson-Goulet et Charles Dionne, fondateurs du site Poème sale, nous proposent ce mois-ci une réflexion sur le bavardage selon 52 auteurs. Sous la forme de l’abécédaire, la série de textes offre une vision moderne et intimiste des moyens de communications à l’ère du numérique et du 2.0. Rencontre.

Gars_poeme sale
© Léa Lacroix


[ARTICHAUT]
 Quel est le fonctionnement de l’abécédaire?

[FABRICE MASSON-GOULET] Tout d’abord, il faut mentionner que le projet a vu le jour un matin d’octobre 2012 où, en ouvrant mon Facebook, je m’aperçois qu’il y a un message non lu dans ma boîte de réception. C’est Samuel Mercier. Il lui arrive souvent d’avoir des idées saugrenues tard le soir et de m’en faire part: «Salut Fabrice. Ça te dirait de faire un abécédaire sur Poème sale? Tu pourrais trouver 5 personnes pour une lettre par semaine.» Connaissant Samuel, je le relance en lui disant que c’est une bonne idée… mais que j’aurais besoin de plus de précision. Sa réponse : «Haha. Drunk FB.» De poursuivre… «C’est une mauvaise idée parce que ça demande un post par semaine pour 5 personnes pendant 26 semaines». C’était, en effet, un peu lourd. N’empêche que l’idée a germé. Comme avec Mathieu Poulin qui nous avait souhaité dans les débuts de Poème sale de garder la cadence d’un rythme de publication effréné, j’ai vu l’offre de Samuel comme un défi. Et j’ai tout de suite pensé à Samuel Archibald. Comme au baseball, il faut positionner ses joueurs. Je savais qu’avec Archibald dans le champ il ne risquait pas d’y avoir de balles perdues. Dès le départ, Charles et moi avons fait le tour du réseau Facebook de Poème sale. On en est vite arrivé à 26 auteurs. Et puis un soir, Shawn Cotton m’écrit en panique en me disant qu’il ne faudrait surtout pas négliger Sébastien B. Gagnon. C’est pourquoi nous avons dû doubler les lettres et sommes partis à la recherche de 25 autres auteurs de plus.

Pour le choix lettres, c’est simple. J’avais un document avec toutes les lettres inscrites dedans. Je demandais aux gens d’en choisir une à partir des lettres encore disponibles. J’ai refait la même chose avec le second groupe d’auteurs. Nous avons créée un Google doc et nous avons demandé aux auteurs d’inscrire le mot qu’ils ont choisi en fonction de leur lettre pour ne pas qu’il y ait de doublons. Seuls les deux auteurs qui ont remis leur texte à la dernière minute ont choisi le même mot… comble d’ironie, ils ont choisi le mot « procrastination ».

[CHARLES DIONNE] Je pense qu’il faut souligner à quel point c’est un travail titanesque d’un point de vue administratif : des Doodles, des auteurs stressés de ne pas répondre à la problématique générale, des courriels à l’infini, un groupe Facebook, etc. La mise en page est la partie la moins compliquée, malgré les 54 textes!

[A] Que signifie «écrire contre le bavardage»? D’où est venue l’idée?

[F.M.G.] Nous nous sommes rencontrés, Charles et moi, au mois de décembre et nous avons rédigé ce texte d’introduction au projet:

Écrire contre le bavardage : un abécédaire de Poème sale

De la rupture avec un âge révolu (du Kardex, des microfilms et des cabines téléphoniques), nous apparaissant maintenant comme parue la charrette après le 29 janvier 1886, nait une ère de l’excitation, de l’instantanéité, de l’embouteillage des discussions sans destinataire. Le flux s’écoule rapidement, au rythme soutenu des virtuoses du Like et du Retweet. Chaque grand coup est à refaire, puisqu’il en appelle un autre, plus grand, toujours à surpasser. Y a-t-il encore des lecteurs captivés par une narration complexe, par une construction de l’argumentation qui à défaut de se complaire dans l’expression, la forme, vise plutôt le fond, le message lui-même. Nicholas Carr, dans son article de 2009 affirmait qu’il avait «désormais perdu presque totalement la capacité de lire et d’absorber un long article, qu’il soit sur le Web ou imprimé». De conclure qu’ «[a]uparavant, j’étais un plongeur dans une mer de mots. Désormais, je fends la surface comme un pilote de jet-ski».

Comment les transformations de vos habitudes intellectuelles résultant de cet incessant vagabondage entre courriels, tweets, grandes lignes de l’actualité, blogues, extraits vidéo, podcasts, textos, etc. ont-elles influencé votre pratique d’écriture? Sachant qu’écrire contre quelque chose, c’est aussi le faire dans la proximité, dans le contact.

Choisissez un mot (par exemple «Procrastination» pour la lettre «P») et écrivez dans le style qui vous convient un texte de 250 à 500 mots à la lumière de ce que vous venez de lire.

Je venais de lire l’article de Nicholas Carr cité plus haut. Puis, je trouvais intéressant de faire réfléchir les auteurs sur leur pratique d’écriture depuis l’avènement des médias sociaux. Un passage me revenait constamment à l’esprit : «L’écran d’ordinateur lamine nos doutes sous le rouleau compresseur de ses cadeaux et de son confort. C’est un si bon serviteur qu’il serait déplacé de remarquer qu’il est aussi notre maître». Charles s’était déjà penché dans un article sur le sujet du numérique et des transformations qui se sont opérées au sein du milieu de l’édition depuis la dématérialisation de l’objet livre. Mais c’est l’idée mise de l’avant par Carr dans son article et dans Internet rend-il bête? à savoir que notre cerveau s’est transformé d’un point de vue physiologique qui me plaisait le plus. C’est-à-dire la plasticité du cerveau… sa capacité de se modifier par l’expérience. C’est sans doute ces modifications que je désirais voir transparaître dans les textes des différents auteurs.

Le titre Écrire contre le bavardage, comme la plupart de nos titres de projet, provient d’échanges sur Facebook entre Charles et moi. MOI: « J’essaye des titres: «Écrire aujourd’hui contre son dernier mot : un abécédaire de Poème sale». «Écrire contre le dernier mot…» CHARLES : « Écrire contre le dernier mot c’est bon. Faudrait être capable de dire quelque chose là-dessus par contre. Qu’est-ce qu’on veut dire par là? Peut-être écrire contre le bavardage ambiant qui produit des mots à l’infini, mais ne dit rien. « Écrire n’est pas toujours du bavardage : un abécédaire de Poème sale! »?» MOI : «Je veux une forme plus poétique. Disons : Écrire contre le dernier mot : un abécédaire de Poème sale! – mais on fera une entrée en matière pour expliquer ce que l’on entend par ça. ”Non : « Écrire contre le bavardage : un abécédaire de Poème sale! » CHARLES : « Nice shit!»

Et puis, le bavardage c’est bien des choses : Facebook, Twitter, Google, YouTube, les textos… j’en passe. L’important pour moi dans ce titre c’est de démontrer que l’on écrit peut-être «contre» (marque d’opposition) tout en étant «contre» (adverbe, s’adosser, reposer contre). Je crois qu’en tant qu’écrivains, il est de plus en plus difficile de faire abstraction de l’influence des réseaux sociaux. Sans même y passer sa vie, il demeure que tout ça vient nous parasiter tôt ou tard.

[C.D.] Partout, on dit que les messages SMS tuent la grammaire chez les jeunes, qu’Internet déplace notre mémoire sur Google, que le livre papier est en danger, etc. L’idée de l’abécédaire est de placer les gens les plus concernés par le geste de lecture et d’écriture au centre d’une réflexion au sujet du contexte actuel de dématérialisation de la lecture et de l’écriture, sans compter les concepts d’instantanéité et d’accélération nés, entre autres, au sein des médias sociaux.

[A] Comment avez-vous déniché vos auteurs? De quelle manière les avez-vous convaincus?

[F.M.G.] Il s’agira probablement de ma réponse la plus courte. Comme je l’indiquais plus tôt, nous avons fait le tour de nos connaissances et des auteurs actifs sur les réseaux sociaux pour leur demander de participer à l’Abécédaire. Et ce, sans donner plus de détails… tous ont accepté… ou presque… J’ai l’impression (et je me trompe peut-être), mais notre plate-forme leur offre une liberté dans l’écriture qu’il ne retrouve nulle part ailleurs (à part dans leurs propres blogues). On avait déjà prouvé qu’on pouvait mener à terme un projet (Good Eye!) et lui assurer un rayonnement certain.

[A] Le mois de février n’est pas encore terminé. Jusqu’ici, êtes-vous satisfaits du résultat?

[F.M.G.] En ce qui me concerne, ça dépasse mes attentes. Je dirais que si l’on faisait la moyenne des lecteurs par jour, nous dépassons les 700. Plus le mois avance, plus il semble que les gens reviennent… qu’il s’est développé au fil des semaines une fidélité au sein de notre lectorat. C’est un peu ça que je désirais en début de projet : déborder des milieux littéraires afin de taper sur l’épaule de ceux qui d’ordinaire ne se prêteraient pas à l’exercice de la lecture d’œuvres d’écrivains contemporains.

[C.D.] Je suis très satisfait du résultat. Le choix fiction/essai/témoignage des auteurs est très intéressant. Je m’attendais à énormément plus d’essais à propos de la place des réseaux sociaux dans la vie des auteurs. Pourtant, c’est la fiction qui semble prédominer. En somme, la diversité règne et j’en suis ravi.

[A] Quel est votre texte fétiche?

[F.M.G.] Chacun des textes possède une caractéristique propre qui le rend intéressant à mes yeux. J’irai néanmoins avec le public et dirai que le texte de Marc-Antoine K Phaneuf m’a beaucoup plu. Le texte de Mathieu Poulin aussi m’a charmé. Il ne faut pas oublier que c’est un ensemble et  que l’on devra l’étudier comme un tout et non comme une série de soliloques épars.

[C.D.] Comme l’indique Fabrice, l’Abécédaire est un ensemble et il doit être lu dans cette perspective. Je ne pense pas à un texte isolé. Je les mets toujours en relation entre eux, au sujet de leur thématique, de leur style, de leur sujet précis.

[A] Pensez-vous en faire une tradition?

[F.M.G.] Faudra voir. D’autres projets qui demandent la participation de plusieurs auteurs, oui, c’est certain! Il y a tellement de sujets qui peuvent être abordés. Pourquoi s’en tenir à quelque chose que l’on a déjà fait? Battons le fer quand il est chaud!

[C.D.] Le concept de projet complexe est là pour rester, c’est certain. On travaille déjà sur deux autres projets à long déploiement.

[A] À qui s’adresse cet abécédaire?

[F.M.G.] Grande question… À tous ceux, qui comme moi, sentent que nous assistons à une transformation des habitudes de lectures… Le livre Codex qui a régné en maître pendant près de 550 ans, il tire à sa fin. Je crois que l’écriture aussi se transforme non pas uniquement pour répondre aux attentes des lecteurs actuels qui sont peu enclins à se plonger dans un roman-fleuve de plus de 1000 pages (Éric Dupont prouve néanmoins le contraire avec sa Fiancée américaine), mais aussi parce que les écrivains ont appris au contact du bavardage à faire autrement… faudra se pencher plus en détail sur le sens de cet «autrement».

[C.D.] À tout le monde. C’était important pour nous de réfléchir au contexte actuel en l’utilisant. C’est pourquoi les textes ont un maximum de 500 mots, que ce n’est pas une revue papier qui a préparé un dossier spécial sur les réseaux sociaux dans la vie des auteurs, que ce sont des textes publiés sur Internet, pour Internet, à propos d’Internet. Toute est dans toute.


Écrire contre le bavardage — un abécédaire de Poème sale poursuit son épuisement de l’alphabet avec deux nouveaux textes en ligne chaque jour, jusqu’au 28 février 2013.

Article par Ariane Thibault-Vanasse – L’hiver est sa page blanche / L’encre sèche, repaire tranquille / Ne tuera pas l’écrivaine.

Artichaut magazine

— LE MAGAZINE DES ÉTUDIANT·E·S EN ART DE L'UQAM