La résilience dans l’exubérance. Entrevue avec Philippe Ducros autour de Bibish de Kinshasa

Philippe Ducros nous propose une nouvelle mise en scène à l’Espace Libre: Bibish de Kinshasa, tirée d’un roman de Marie-Louise Bibish Mumbu. Les deux artistes avaient déjà présenté le texte lors d’un évènement autour du Congo organisé durant l’édition 2014 de Dramaturgies en dialogue.
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On connaît déjà le parcours artistique de Philippe Ducros, artiste engagé, qui voyage à travers le monde afin de nous partager les histoires de ceux qu’on ne connaît pas et qui nous apparaissent rarement dans leur juste mesure. Ducros nous revient ici avec une nouvelle mise en scène à l’Espace Libre, Bibish de Kinshasa, tirée d’un roman de Marie-Louise Bibish Mumbu. Les deux artistes avaient déjà présenté le texte lors d’un évènement autour du Congo organisé durant l’édition 2014 de Dramaturgies en dialogue.

Crédit photographique : HOTELMOTEL
Crédit photographique : HOTELMOTEL

Le choix du texte constitue une suite logique dans le cheminement artistique de Philippe Ducros. Comme on l’a souligné plus tôt, il s’aventure dans des pays où se déroulent des conflits afin de révéler et de transmettre l’histoire de ces peuples lorsqu’il revient au Québec. Ce processus ne le laisse évidemment pas indemne. Toutes les horreurs qu’il voit ou entend font qu’il laisse «une livre de chair là-bas» à chaque fois. L’histoire de Bibish de Kinshasa répond parfaitement à La porte du non-retour, un déambulatoire photographique qui portait aussi sur l’exploitation minière canadienne en République Démocratique du Congo (RDC) et sur l’un des conflits les plus meurtriers depuis la Seconde Guerre mondiale. On y parle des morts, de l’horreur et «du monstre dans l’homme».

Pour écrire la pièce, Ducros s’est rendu directement en RDC, grâce à l’ONU et à OXFAM, pour parler aux déplacés de camps internes. Mais comment fait-on pour qu’ils racontent leur expérience? Ducros explique que, puisqu’il se présente comme un auteur de fiction, les gens veulent immédiatement lui parler; ils n’attendent que ça, raconter leur histoire. Ils ont besoin d’en parler, ils veulent que les conflits soient connus du monde entier, mais ils veulent surtout déconstruire les clichés. Pour Ducros, c’est une façon de les aider, en tant qu’artiste, parce que, selon lui, «oui, il faut faire de l’aide humanitaire, mais l’artiste peut aussi amener quelque chose; de partager leur humanité et d’être un passeur […] ça leur donne une dignité, parce que c’est quelque chose qui est souvent très attaqué dans ces situations-là».

Contrairement à La porte du non-retour, Bibish de Kinshasa, malgré qu’elle touche parfois des thèmes horrifiants, célèbre plutôt la vie. On y parle des survivants et de leur résilience, tout ça à travers l’histoire d’une journaliste qui quitte le pays. Ducros convie le public à une fête, qu’il organise avec des Congolais, afin de représenter le plus possible la RDC. La ville de Kinshasa compte 13 millions d’habitants, c’est un pays exubérant où l’atmosphère est très festive: de la musique forte, des odeurs de nourriture, sans compter que les Congolais aiment les plaisirs de la chair.

Une promesse d’exubérance

Pour représenter ces traits typiques sur scène, Ducros et Bibish cuisineront un repas. Papy Maurice Mbwiti, arrivé au pays en 2014, s’occupera du bar et on fera jouer de la musique congolaise. Le repas sera offert au public à la fin du spectacle, question de lui faire goûter aux traditions de la RDC. Gisèle Kayembe interprètera la journaliste au centre de l’histoire et ses interventions seront entrecoupées par des retours à la réalité, lesquels seront livrés par Bibish et Ducros. Ces derniers en profiteront pour nous parler de ce qu’ils cuisinent, mais aussi des compagnies minières canadiennes.

L’équipe demande toutefois la compréhension du public: Bibish, nouvellement maman, devra parfois quitter la représentation pour allaiter son bébé. Cela dit, cet impromptu colle tout à fait à la réalité congolaise.

Le spectacle arrive au bon moment, avec toutes les bêtises entourant les élections fédérales. Comme la stigmatisation des immigrants participe souvent à masquer les enjeux réels et les décisions répréhensibles du gouvernement, il apparaît pertinent qu’un artiste lève le voile sur certaines causes des conflits à l’étranger, notamment sur les agissements éhontés des minières canadiennes.

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Bibish de Kinshasa sera présenté du 13 au 24 octobre 2015 à l’Espace Libre.

Lisez aussi la critique d’Eden Motel, autre spectacle de Philippe Ducros, écrite par Myriam Stéphanie Perraton-Lambert en 2013.

Article par Anne-Marie Spénard – Issue du baccalauréat en Études théâtrales à l’École supérieure de théâtre, Anne-Marie est aussi passée par les Women’s Studies à Concordia . Elle entretient une légère obsession pour la question des genres, la musique et la mer.

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