Le cinéma au féminin : dans la tête des étudiants

Alors que l’on s’attarde surtout aux chiffres quant à l’avenir de notre cinéma, il existe des problématiques plus consternantes, mais…
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Alors que l’on s’attarde surtout aux chiffres quant à l’avenir de notre cinéma, il existe des problématiques plus consternantes, mais dont les médias semblent faire fi. Il y a un manque flagrant de femmes réalisatrices derrière la caméra ce qui entraîne inévitablement une absence de personnages féminins à l’écran comme a démontré l’étude de la sociologue Anna Lupien. La suite de ce dossier sur le cinéma au féminin repose sur la vision du milieu de la réalisation par ceux qui y participeront bientôt, c’est-à-dire, les étudiants.

Audrey Chevrier et Matthew Wolkow, qui étudient en cinéma à l’UQAM, ont chacun un pied dans le monde de la réalisation. Deux jeunes créateurs, deux perceptions du cinéma et du rôle que jouent les femmes dans le milieu. « Oui, il y a une forte impression que les portes sont davantage fermées pour les femmes, et ce, surtout quand les films joués sont chapeautés par le nom de réalisateurs. Néanmoins, c’est moins pire qu’avant », lance Audrey Chevrier avec une pointe d’optimisme. L’étudiante du profil réalisation baigne dans l’univers cinématographique depuis longtemps. Malgré qu’elle ne sait pas encore si elle sera réalisatrice plus tard, tout ce qui touche la création la fascine. Ce qui ne l’empêche pas d’observer le sort réservé aux femmes dans l’industrie. « D’abord, pour moi, l’inquiétude face à l’avenir dans le domaine du cinéma n’est pas de prime abord liée au statut de la femme, mais plus à la situation générale du cinéma au Québec», observe-t-elle.

Matthew Wolkow a quant à lui réalisé et scénarisé quelques courts-métrages. Préférant parfaire une formation en direction photo, le jeune réalisateur croit qu’il existe une différence positive entre les femmes réalisatrices et les hommes. « La différence se situerait au niveau des personnages, commente Matthew, alors on remarque que ce sont des personnages féminins qui sont les têtes d’affiche de films comme ceux d’Anaïs Barbeau-Lavalette ou d’Anne Émond. En terme de qualité, les films réalisés par des femmes sont tout aussi bons que ceux de leurs confrères et souvent même meilleurs! »

L’étude de la sociologue Anna Lupien portait en particulier sur la représentation des personnages féminins à l’écran selon le sexe de celui ou celle qui les met en scène. Elle a relevé que les réalisateurs accordent le premier rôle à des hommes dans la plupart des cas. Alors que les femmes font de même, le bât blesse dans la mesure où la majorité des films produits au Québec sont réalisés par des hommes (80 % en 2011), la majorité des héros présentés au cinéma sont donc des hommes.

Matthew n’échappe pas à la règle. Ses deux courts-métrages représentaient une proportion de 20 % de personnages féminins pour 80 % de personnages masculins. Ce qui est normal puisqu’il conçoit des protagonistes qui sont près de lui, de sa réalité. « Dans mon cas, je trouve mon casting avant d’écrire mes scénarios. Comme la majorité de mes amis qui voulaient embarquer dans mes projets étaient des hommes, ce sont donc eux que j’ai choisis », explique-t-il. Audrey vient par ailleurs changer la donne. « Je dois admettre qu’il y a souvent peu de personnages féminins dans mes textes. Lorsqu’il y en a, ce sont rarement les personnages principaux et elles sont souvent désabusées, voire désincarnées, ou extrêmement autoritaires et effacées. Toutefois, mes personnages masculins sont aussi toujours un peu obsédés, hypocondriaques ou blasés. Je pense que j’écris, en général, sur des personnages qui “ne rentrent pas dans le cadre”, qui ne sont pas bien ou qui ne rendent pas les gens autour d’eux bien. D’ailleurs, il est souvent question de difficulté de communication et de compréhension entre les deux sexes », décrit-elle.

Ses personnages demeurent quand même loin de l’idée que l’on se fait de ceux représentés dans les films de réalisateurs. « Les films commerciaux réalisés par des hommes évoquent les valeurs associées à la publicité et aux médias de masse, observe Matthew, on voit clairement la machine à marketing dans les films plus commerciaux réalisés par des hommes. Autant le personnage principal peut être laid comme un rat, celui incarné par une femme correspondra aux critères de beauté. C’est une règle non écrite! »

Les réalisatrices sur les bancs d’école

Il n’y a qu’une trentaine d’étudiants au baccalauréat en cinéma à l’UQAM. En deuxième année, ils doivent choisir entre une spécialisation en montage, en direction photo et, bien entendu, en réalisation. Dans la cohorte d’Audrey et Matthew, il y a quatre filles sur dix en réalisation. « J’ai l’impression qu’il existe tout de même une idée vaguement inconsciente selon laquelle la réalisation est davantage réservée aux hommes. Je ne veux pas dire par là que les filles se dirigent plus en montage pour cette raison, mais seulement que la réalité ressort en terme de chiffres », précise Audrey qui pense également que le nombre inférieur de filles en réalisation ne proviendrait pas d’un manque d’intérêt, mais d’un manque de modèle. « Quand je pense aux gens de ma cohorte, je me dis que c’est d’abord une question d’intérêt, mais je me demande si le fait de ne voir pratiquement que des réalisateurs au cinéma américain par exemple n’influencerait pas un peu la vision des gens en général.»

En tant que cinéphile aguerri, Matthew se désole du manque de femmes au cinéma. « Plus de femmes réalisatrices apporterait une vision différente de la société. On se prive littéralement de ce que les femmes ont à dire, déplore-t-il. Leurs œuvres sont toujours intéressantes et très innovatrices. » En termes de film innovateur, nous n’avons qu’à penser au film Nuit #1 (2011) d’Anne Émond qui a apporté un vent nouveau dans le cinéma québécois en plus de crouler sous les prix et les critiques élogieuses. «C’est dommage qu’il n’y ait pas plus de femmes en fiction, mais comme les portes se ferment c’est normal qu’elles se tournent vers le documentaire», enrichit Matthew. Pour l’étudiant, un manque de confiance du milieu à l’égard des femmes ferait en sorte qu’elles soient plus intimidées par le monde de la fiction que celui du documentaire.

Nuit #1, Réal : Anne Émond
Nuit #1, Réal : Anne Émond

Rêvant de longs-métrages de fiction, les étudiantes en réalisation risquent d’être déçues une fois dans la cours des grands. Le prochain texte de ce dossier sur le cinéma au féminin portera sur des femmes réalisatrices qui sont parvenues à s’affranchir du court-métrage et à être à la barre de plus gros projets. La pénurie de femmes réalisatrices résiderait en un manque de soumission de projets de ces dernières. Ainsi, une incursion dans le milieu de la production éclairera cette problématique.

Article par Ariane Thibault-Vanasse – L’hiver est sa page blanche / L’encre sèche, repaire tranquille / Ne tuera pas l’écrivaine.

Artichaut magazine

— LE MAGAZINE DES ÉTUDIANT·E·S EN ART DE L'UQAM