Naissance des éditions La Tournure, ou comment j’ai acquis ma part sociale

J’ai assisté vendredi soir au lancement de La Tournure, une coopérative d’édition montréalaise naissante qui a pour seul défaut ne n’avoir…
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J’ai assisté vendredi soir au lancement de La Tournure, une coopérative d’édition montréalaise naissante qui a pour seul défaut ne n’avoir encore rien publié.

Je n’ai que des bons mots pour cette initiative solidaire qui a pour but de valoriser la poésie dans un milieu qui, ou trop grégaire ou trop dissipé, a souvent du mal à s’établir autrement que sous une forme marchande soutenue par les seules subventions (néanmoins profitables) et plus ou moins moribonde ou, à l’inverse, qui vivote dans sa forme de vie la plus naturelle, l’imprimé artisanal scellé par la seule passion des lettres et l’expérience sensible à partager, forme qui connut au temps de l’union soviétique sa gloire parmi les cénacles informels : le samizdat, manuscrits passés sous le manteau, exemplaires rarissimes d’écrits dissidents adulés en secret; une forme qui, au Québec, ne conserve que l’aspect plus ou moins clandestin de l’affaire (tirages faméliques) et perd son caractère subversif du fait de l’indifférence généralisée.

Mais les choses commencent à changer, le monde tourne : le contexte politique forçant l’exil, l’extase se quête, la lumière se quémande et certains plaident pour que le mot se passe, veulent rassembler pour que les mots s’échangent, que se partage la lumière chaude éblouissante des textes de vigueur, des œuvres d’amour et que l’espoir de rigueur ne flanche pas dans l’abîme cynique des gorges chaudes et autres pourfendeurs du dimanche. Que les rats se noient, ceux parmi les hommes et les femmes qui attendent encore quelque bonté du monde veulent le dire et l’étreindre, s’étreindre.

Ainsi ai-je acquis ma part sociale.
Mes dix dollars, comme ceux des nombreux autres adhérents, doivent aider la coopérative à mener à bien ses activités, c’est-à-dire la production d’œuvres littéraires et la mise sur pied d’ateliers de « poétisation du monde ».

Le sceptique évoquera la naïveté apparente de l’affaire. Il peut aller se faire voir.

Le crédule louera l’esprit folâtre inhérent à la chose, et à l’heure qu’il est danse et boit encore sans doute avec les compères, finira sous le bar.

Le juste saluera l’humilité des fondateurs, qui n’a d’égale que l’ambition de l’entreprise.

Sur la soirée elle-même et son déroulement, outre le Dali Gonthier Trio jazz qui a donné le ton à la première partie de la soirée, on peut encore dire qu’on nous y a présenté un manifeste qui est aussi un anti-manifeste (indécision latente qui n’a pas paru freiner les ardeurs de la bande) dans une forme théâtrale fort expressive, foisonnante d’images évoquées tant par le texte lui-même que son rendu. Saluons ici le travail remarquable des artisans de ce volet théâtral. Sur scène (même s’il n’y en avait pas) : Jonathan Caron, Samuel Brassard, Catherine-Audrey Lachapelle, Dominique Piché et Émile Schneider. Cassandre Émanuel à la mise en scène, assistée de Michel Forget et Delphine Véronneau.

Enfin, on dira aussi que le principal défaut de La Tournure, évoqué plus haut, saura se résorber d’ici peu. Charles Dionne, la moitié la plus barbue de Poème sale, nous a livré en lecture un bref extrait de ce que sera le premier recueil de poésie publié par les éditions solidaires, une publication à paraître en avril prochain selon ce que m’a promis l’une des têtes flamboyante de l’hydre éditeur, Daria Mailfait. Je dis hydre parce que La Tournure est à craindre : de l’aveu de Julien Fontaine-Binette, le but avoué de la coopérative d’édition est de créer une armée de poètes envahisseurs. De quoi faire s’hérisser sur sa tête les cheveux du vieux Platon : la cité n’a qu’à bien se tenir.

Beaucoup de promesses pour une perspective lumineuse. L’avenir seul nous dira si ces engagements sauront porter leurs fruits. Je le souhaite sincèrement et brandis le cordial : longue vie à La Tournure!

Article par Simon Levesque. Tigres de papier & autres créatures sibyllines occupent son esprit amusé par l’objet inexistant.

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