Aujourd’hui, j’ai eu la chance de pouvoir choisir le loisir plutôt que le travail, donc encore une fois je me suis plongée dans le monde du cinéma québécois. J’ai eu la merveilleuse surprise de trouver Bergers en ligne. J’ai toujours voulu aller le voir au cinéma, mais bon, ça n’a jamais adonné. Voilà que l’occasion était parfaite pour moi et ma paresse, elle qui préfère le lit au siège raide du Cinéplex.
Ce film est une coproduction Québec-France, puis il est le cinquième long métrage de fiction réalisé par Sophie Deraspe. L’œuvre est inspirée du roman autobiographique « D’où viens tu, berger ? » publié en 2006 par Mathyas Lefebure, qui lui a participé au scénario. Bergers a été présenté en première mondiale au Toronto International Film Festival (TIFF) et a remporté le prix du meilleur film canadien. (https://www.filmsquebec.com/films/bergers-film-sophie-deraspe/)
Maintenant, l’histoire: tout commence sur un coup de tête d’un jeune publicitaire montréalais qui quitte le Canada pour aller vivre à Arles, en Provence. L’idée lui vient à l’esprit de manière tellement spontanée qu’il passe totalement à côté de la plaque et omet de se doter d’un permis vacances-travail. L’essentiel de son déplacement est celui-ci : il ne désire qu’être berger. Puis il veut écrire, il veut écrire un manuel pour berger, lui qui se nomme Mathyas (Félix-Antoine Duval) et qui a une âme philosophique et une langue très poétique. C’est ainsi qu’il rejette sa vie d’avant, par amour pour le pastoralisme. Il s’est fait un engagement sur l’honneur qu’il s’est fait à lui-même, c’est une question existentielle, dit-il.
De fil en aiguille, il réussit à travailler sur des fermes et à connaître la réalité du terrain. Par ailleurs, on remarque que les bergers se tiennent les coudes malgré les conditions de travail plutôt médiocres :on voit des rires qui étirent leur joues et qui les rassemblent.
C’est alors que Mathyas tente d’obtenir son permis vacances-travail de la France, et qu’il se rend compte, par l’entremise d’Élise (Solène Rigot), qu’il est impossible de l’avoir si l’on n’a pas rempli le formulaire au Canada au préalable. Partageant avec elle son envie viscérale d’être berger coûte que coûte, Élise lui vend à son tour tous les bienfaits de son travail de fonctionnaire. Cette conversation met en scène le contraste des motivations de la ville versus celles de la montagne. Cette discussion prend fin lorsque Mathyas lui donne ses coordonnées dans l’espoir d’échanger sur des œuvres littéraires. C’est ainsi que commence une correspondance entre Mathyas et Élise ; c’est le début d’une relation épistolaire. Dans l’une des lettres, Élise dit avoir quitté son boulot, le sourire étendu jusqu’aux oreilles. Suite à la démission spontanée d’Élise, elle fait une surprise à Mathyas et lui rend visite à la ferme sur laquelle il travaille.
Des péripéties s’ajoutent à l’histoire et compliquent la quête du personnage principal, mais à un moment, une certaine Cécile Espriroux (Guilaine Londez) se présente au petit café où Mathyas et Élise se sont posé·e·s. Cécile règle alors tous leurs soucis : hébergés, bergers et salariés. Élise se précipite sur l’offre d’emploi de Cécile et d’un ton confiant et assuré lui affirme qu’ils en ont de la passion alors que Mathyas a l’air plutôt découragé et fatigué de ses projets d’envergure. Malgré ce sentiment de désespoir de la part de Mathyas, dès qu’il se retrouve sur la ferme auprès du troupeau on dirait qu’il renaît de ses cendres. C’est d’ailleurs à ce moment qu’il nous initie à la «transhumance». Il dit que « c’est amener les troupeaux là où il y a de l’herbe, parce que les brebis, il faut qu’elles mangent, ce n’est pas que de la poésie, c’est de l’herbe ». Donc, ces gens qui dédient leur vie à ce métier sont des nomades, ils suivent l’herbe. Grâce à l’opportunité de travail offerte par Cécile, c’est ainsi qu’ils partent pour une longue marche vers la montagne pour mener les brebis à de l’herbe fraîche. Puisqu’elles n’étaient pas assouvies sur la ferme, leur faim grondait sur ces terres asséchées.
«Je me souviens d’errance à chercher l’être, perdu dans des textes littéraires à supposer que l’on puisse le trouver dans les mots. Erreur! L’être est au sommet.» Voilà le genre de phrases qui nous bercent avec des mots si bien agencés qui nous laissent imaginer d’autres réalités. En parlant de ce que Mathyas écrit tout au long du film, il y a une attention particulière qui est portée sur ses mains durant une scène, celles qui écrivent et qui se salissent au boulot. On semble y comprendre qu’elles sont porteuses de plusieurs choses : d’amour, d’un métier, de poésie, de vie et de mort.
De plus, les yeux pétillants de passion de Félix-Antoine Duval (Mathyas) mélangés aux tons mielleux de sa voix nous submerge dans ses paroles poétiques qui nous emmènent avec lui sur les plaines et dans sa tête, dans cet entre-deux. L’atmosphère poétique dans laquelle baigne nos oreilles ne peut que nous charmer. Il existe à l’intérieur du scénario une sorte de prose libre et honnête qui nous amène vers l’idée de la montagne : un endroit où la liberté est débordante au sommets de ces plaines, une vagabonderie, une errance. Par conséquent, les images que la poésie réussit à imprégner au travers de l’écran nous amène à réfléchir sur la profondeur des thèmes explorés par Sophie Deraspe et l’écrivain Mathyas Lefébure, celui dont son livre a inspiré le film.
Au niveau du visuel, on voyage au-delà des plaines de la campagne, une allure rocheuse contourne notre regard en habillant les maisons et le plancher vert. Mes yeux furent témoins de couleurs vivides qui m’ont rappelé l’essence de la forêt, de la nature. Allant du jaune qui éveille le vert, vers un marron des bois qui se fond dans le bleu ultramarine de la nuit. Mon regard a été embelli par les images du film. La caméra a su manier la petitesse des plaines, tel un pissenlit qui se penche vers le sol de par le vent qui souffle fort, et la grandeur des montagnes dans des perspectives mémorables. D’ailleurs, les éleveurs font souvent référence à la nature pour expliquer le fonctionnement du troupeau. Ils disent que «c’est comme le soleil, il tourne avec toujours» ou bien que «c’est de l’eau, c’est un flux c’est un mouvement».
Finalement, quel beau travail d’équipe pour nous faire sentir, entendre et voir la beauté et la terreur de la nature. D’où l’ingéniosité de mettre en valeur le métier du berger. En guise de la montagne et de la liberté qu’elle promet, je vous conseille fortement d’écouter ce film.

Crédits photos : Maison 4:3