La bonne pauvre: s’élever sans s’en sortir?

« Les récits de transfuges, récits d’exception auxquels finalement la plupart des lecteur·trice·s semblent s’identifier, donnent souvent envie de se livrer à l’exercice. "D’où viens-je, que fais-je, dans quel monde et pourquoi" sont les questions auxquelles ces récits s’attèlent, mais ici, la narratrice n’énonce pas son récit à partir d’un "ailleurs" à l’abri de la précarité économique, mais bien d’un "encore là"[.] »
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Par Gaëlle Landreville


La bonne pauvre d’Annie Darisse-Desbiens n’est pas un autre récit d’ascension sociale où, en dénonçant la pauvreté intellectuelle et matérielle de sa classe d’accueil, la protagoniste ferait état de son échappée individuelle vers la bourgeoisie. Le projet porte avant tout une mémoire transgénérationnelle, comme la dédicace à sa fille le souligne (« Pour que toujours, tu saches d’où tu viens »), mais aussi une exigence de vérité et de justesse envers soi et les autres. Bien étayé sur les sources de « l’infortune transgénérationelle » dont la narratrice se sent l’héritière[1] et tout en contenant plusieurs tropes communs à l’écriture de transfuge, le récit de Darisse-Desbiens montre plutôt que ne s’élève pas qui le veut dans la hiérarchie sociale au Québec.

Les récits de transfuges, récits d’exception auxquels finalement la plupart des lecteur·trice·s semblent s’identifier, donnent souvent envie de se livrer à l’exercice. « D’où viens-je, que fais-je, dans quel monde et pourquoi » sont les questions auxquelles ces récits s’attèlent, mais ici, la narratrice n’énonce pas son récit à partir d’un « ailleurs » à l’abri de la précarité économique, mais bien d’un « encore là », un peu comme l’a fait Benoît Jodoin avec son essai Pourquoi je n’écris pas, paru l’an dernier chez Tryptique. Partant d’un désir d’écrire son propre récit de transfuge, tout en faisant face au fait qu’elle n’ait pas réussi au sens économique du terme, l’autrice annonce son intention : « je cherche à identifier les déterminismes sociaux à l’origine de cet immobilisme, à les comprendre plutôt qu’à condamner ceux qui les reproduisent[2] ». Dans le récit, Annie semble toutefois chercher à se distinguer des autres pauvres, sa mère et sa sœur en particulier, tout en éclaircissant les déterminismes qui les font, elles, rester comme elles sont, et elle-même désirer autre chose. Cependant, sa lucidité et son regard critique, notamment au sujet de ce que s’élever voudrait dire, l’empêchent de tomber dans la complaisance et le jugement. Le titre lui-même comporte une charge symbolique puissante, traduisant à la fois le premier désir de la narratrice de se distinguer de sa sœur, mais aussi une certaine ironie qui se dévoile plus tard dans le récit :

J’étais pauvre, certes, je ne pouvais pas le lui cacher, mais j’étais une meilleure pauvre qu’elle. Une pauvre de gauche, une artiste pétrie de convictions et capable de sacrifices que seuls l’éducation, les idéaux et une bonne dose d’ego, il faut le dire, rendaient possibles. J’avais à cœur qu’elle ait de moi l’image d’une femme élégante, cultivée, bien fringuée et confiante, alors que tout comme elle je me sentais prisonnière du même système politique qui ne nous a jamais permis à moi et aux miennes, de génération en génération, de pouvoir mettre le moindre dollar de côté[3].

Si bien paraître aux yeux de sa sœur ressort comme le premier désir impulsif de la narratrice, le second mouvement met en lumière la dimension politique de son récit : celui de comprendre la pauvreté économique qu’elles ont en commun.

La narratrice distingue différents types de pauvretés, lesquels ne s’impliquent pas nécessairement l’un l’autre, mais peuvent avoir des effets les uns sur les autres. Par exemple, sa mère et sa grand-mère n’ont pas pu tenter de s’« élever » culturellement, toutes occupées qu’elles l’étaient à survivre à la précarité économique dans le contexte québécois de la grande noirceur d’abord, puis de la Révolution tranquille et de la guerre des motards à aujourd’hui, prises avec la « pauvreté d’avoir » comme avec la « pauvreté d’être », ce que la narratrice juge découler de « la pauvreté de pouvoir[4] ». Les drames quotidiens dont étaient faites leurs vies, mais surtout la résilience et l’inventivité dont ces femmes ont dû faire preuve pour les traverser et élever les prochaines générations, émeuvent. Celleux qui apprécient le récit de soi, les enquêtes familiales et l’histoire du Québec y trouveront certainement leur compte. La bonne pauvrepropose un récit d’« immobilisme social » qui, malgré la maladresse de certaines phrases, dit juste.

 


[1] Annie Darisse-Desbiens, La bonne pauvre, Montréal, Tête première, coll. « Tenir tête », 2025, p. 7.

[2] Ibid., p. 9.

[3] Ibid., p. 121.

[4] Ibid., p. 58.

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