Avec 2par2, présenté au Festival TransAmériques, Alexandra « Spicey » Lande signe une œuvre profondément habitée, réussissant à faire entrer l’essence même de la culture hip-hop sur scène sans jamais la figer ni l’édulcorer. Ici, la danse de rue n’est pas récupérée pour être rendue « présentable » : elle demeure brute, vivante, traversée par l’improvisation, les encouragements criés entre danseur·euse·s, les battles, les regards lancés comme des défis et les célébrations collectives. La performance est vraie, structurée, mais libre.
La force de 2par2 réside dans cette authenticité rare. Les interprètes dansent avec leur âme. Leur virtuosité impressionne sans jamais écraser leur vulnérabilité. On assiste autant à des démonstrations de talent incomparable qu’à des moments d’exposition intime, où les corps révèlent des fragilités, des désirs, des tensions : « chacun·e a sa place, son importance, sa façon de se montrer au monde1 », chacun·e cherche aussi la teneur de cette place, la bonne manière de l’habiter. Le public a été témoin du travail de près que réalisent les danseur·euse·s à deux, en groupe, mais aussi d’humains, d’artistes de haut niveau qui se sont montrés dans leur vulnérabilité et leur individualité. Cette idée traverse toute la pièce, qui fait coexister duos, groupes et individualités sans jamais hiérarchiser les présences.

Le spectacle s’ouvre sur la relation à deux : deux ami·e·s, deux amant·e·s, un parent et son enfant, deux collègues, deux adversaires peut-être. Entre amour, sensualité, amitié et méfiance, les rapports se construisent autour d’un fragile équilibre : qui mène? qui résiste? qui obtient sa place sous le projecteur? Progressivement, les frontières éclatent, les duos se dissolvent dans des ensembles de plus en plus vastes jusqu’à englober toute la salle. On commence à deux, on finit en groupe. Le public devient lui aussi partie prenante de cette immense fraternité mouvante.

Car 2par2 agit « comme une grande fête de famille où les relations confortables cachent des tensions, des malaises, qui apparaissent dans les dynamiques après un certain temps : la compétition entre les frères qui surgit, le couple dont la relation s’effrite, la complexité de la relation mère-fille2. » Certaines présences cherchent à s’échapper alors que d’autres se contraignent mutuellement. Les corps se soutiennent, s’abandonnent, se perdent parfois. Alexandra « Spicey » Lande s’intéresse autant au collectif qu’aux pulsions individuelles qui traversent nos relations : « la tendance égoïste, narcissique, qui nous pousse à vouloir transformer l’autre pour qu’il soit comme nous3. »
Les parties de groupe sont d’une puissance remarquable. Elles donnent au spectacle une énergie pure, portée par une circulation constante entre les interprètes et la salle. Le bris du quatrième mur ne relève jamais du simple gadget participatif; il devient un geste politique et relationnel. En sollicitant directement le public, la chorégraphe refuse une posture passive du regard. Elle rappelle aussi l’histoire complexe du hip-hop et des corps noirs sur scène, souvent réduits à une fonction de divertissement. Ici, le rapport s’inverse : les interprètes nous regardent autant que nous les regardons.
« Je trouve important d’interagir avec le public pour le rendre moins paresseux. J’ai envie que le public travaille, qu’il ne soit pas juste voyeur. Surtout avec des corps noirs sur la scène. Il y a tout un historique lié au regard porté par un public blanc regardant des Noirs qui les divertissent. On pense à Joséphine Baker, par exemple, ou au blackface. Pendant des années, aux États-Unis, les Noirs divertissaient les Blancs. Les gens ont cette relation avec le Hip Hop aussi, perçue comme un divertissement. C’est pour ça que je veux interagir avec le public, pour que la relation se passe dans les deux sens : nous divertissons, mais le public aussi va nous divertir. Dans une pièce sur la dynamique à deux, comme 2par2, aller chercher le public va de soi. Pour créer ce petit inconfort et conscientiser l’assistance. » – Alexandra « Spicey » Lande

L’énergie du spectacle est également portée par la musique de Shash’U, collaborateur fidèle de la chorégraphe depuis quinze ans. Les basses profondes et les rythmes enivrants rappellent les racines du hip-hop dans le Bronx : une culture « faite par des gens qui n’avaient plus rien, qui ont inventé ce langage pour se rassembler, se donner du courage, une certaine fierté4. » Cette mémoire traverse toute la pièce. L’improvisation, partie inhérente de la culture hip-hop, y devient un outil de liberté autant qu’un mode de survie.
Avec 2par2, Alexandra « Spicey » Lande ne propose pas seulement un spectacle de danse : elle crée un espace de rencontre. Un espace où la virtuosité côtoie la vulnérabilité, où l’individu cherche sa place dans le groupe, où le public cesse d’être simple voyeur pour devenir partenaire du mouvement collectif. Et, lorsque toute la salle finit par vibrer ensemble, quelque chose de rare se produit : la danse dépasse la performance pour devenir véritable expérience humaine.
Crédit photo: Melika Dez