La fratrie dans les tréfonds. Conte d’amour de Markus Öhrn

Le monde est traversé d’une immense faille. À l’homme de se tenir en déséquilibre entre ses différentes strates superposées, des…
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Le monde est traversé d’une immense faille. À l’homme de se tenir en déséquilibre entre ses différentes strates superposées, des hauteurs de la société jusqu’aux souterrains obscurs où peut se libérer la passion destructrice. Conte d’amour, présenté ces jours au FTA, reconduit cette séparation des univers avec sa scène découpée en deux : à l’étage supérieur, un salon anodin, au ras-de-la scène par contre, l’univers fermé et glauque où a lieu la possession d’une fratrie par son géniteur. Un système de caméras statique ou mobile est donné à notre regard pris au piège, leurs rendus sont projetés en instantanée sur un diptyque d’écrans couronnant l’édifice scénique.

Au-dessus siège donc, le père, dans un décor de maison proprette. Une plante grasse, un canapé, quelques meubles et, seule fausse note, un empilement de grandes poupées de chiffon parmi lesquelles il se vautre. Son désir de possession semble illimité, tout son corps cherche à envelopper et avaler, à faire sien la chair fibreuse et légère de ces torchons anthropomorphiques. Le père est pervers, son désir inextinguible dresse un monde où l’autre a rendu les armes face à la horde des objets. Pourtant, tout ceci n’est qu’un prélude au jeu de domination qu’il mettra bientôt en place, une fois la trappe ouverte vers la cave des enfants, où «la loi est un père mort», où le premier de tous les commandements, venus d’en-haut, sera d’aimer à l’extrême et contre toute raison.

Conte d'amour (Crédit photo Robin Junicke)
Conte d’amour (Crédit photo Robin Junicke)

En-dessous patientent des êtres sans âge bercés par de pleines ténèbres. Le géniteur totalitaire s’y aventure comme un messie apportant lumière et nourriture. Sa progéniture, tirée bien malgré eux de sa torpeur, le regarde tout d’abord d’un œil morne et hostile, avant que les engrenages rouillés de la machinerie familiale ne se remettent en branle et que chacun retrouve sa place dans l’espace du malaise. Des chips, des frites et du coca passent de gosier en gosier, tandis que retentissent, entre rots et sanglots, les rires aigrelets de ces enfants malades d’amour et de captivité. Le spectateur, lui, ne peut être que médusé face à ces relations filiales hors de toute proportion. Et époustouflé: la performance que nous livre la distribution entièrement masculine, Elmer Bäck (désarmant), Anders Carlsson, Jakob Öhrman — le père pleinement déséquilibré, entre violence et affection — et Rasmus Slätis, fait vriller les nerfs et nous maintient la tête, durant les trois heures de spectacle, noyée dans ce brouillard d’une palpable angoisse.

Face à l’insoutenable, l’ellipse est le parti pris par le metteur en scène Markus Öhrn. Sur le modèle du système vidéo venu détourner notre regard et créant une mise à distance, la suggestion est reine. Rare se fait la parole, répétée ou plutôt répercutée entre les quatre murs de la prison du logis. On croit l’acte incestueux nous être épargné, pourtant le mime sexuel qui le figure à plusieurs reprises n’a rien perdu de son pouvoir révulsif. Les enfants et leur père eux-mêmes cherchent à contourner le tabou: ils convoquent et implorent des figurines de bois et de porcelaine, avant de se complaire dans des rituels fictionnels, des histoires que l’on se raconte pour que «la famille» ne s’écroule pas tout de suite, pas encore: un temps chétif gagné face à la ruine. On y joue le rôle de petits africains soignés par le grand Docteur ou bien on singe les poses lascives d’une masseuse Thaïlande visitée par un riche voyageur – loin d’être naïfs, ces récits recèlent tous le même substrat antédiluvien, celui de l’asservissement, du despote et de ses corps dépendants. Jusqu’au moment limite où le jeu prend une autre tournure, où affleure la rupture: geste de tendresse d’un frère pour un frère, d’un mamelon donné pour laper un lait qui ne viendra jamais. Cruelle est l’absence de la mère, la «mutter» dont les lettres révèlent l’absurde système épelé «famille» par le paternel. La colère et la détresse s’enkystent, la crise s’annonce. Tout paraît sur le point de basculer.

Conte d'amour (Crédit photo Robin Junicke)
Conte d’amour (Crédit photo Robin Junicke)

On se chamaille, on bâfre et on crie dans ce huit-clos de cave. Tandis que se déroule la tragédie des simulacres, demeure caché le plateau proprement dit, recouvert d’une bâche en plastique. Les caméras seules décident de notre visible. Bouleversante à plus d’un titre, cette expérience subversive et radicale de théâtre demandait l’ingéniosité de ce jeune metteur en scène suédois, connu auparavant pour ses créations médiatiques et visuelles, pour s’attaquer au sujet de la folie possessive et dévoratrice de l’amour. Bien sûr, la sinistre affaire autour de l’autrichien Josef Fritzl est sur toutes les lèvres lorsqu’on évoque Conte d’amour. Markus Öhrn et sa troupe ne prétendent pourtant pas reconstituer ce drame. Il s’agit plutôt d’une image à partir de laquelle peut se tisser cette grande oeuvre déchirante, avec en contrepoint quelques chants d’amour — on peut songer au film du même titre de Jean Genet sur le désir captif et des captifs —, au premier abord presque grotesques dans cette situation d’isolement, mais finalement absolument nécessaires pour un spectacle se jouant sur les partitions du désespoir. Conte d’amour: amour pour soi, amour à la mort, passion qui heurte, blesse et aliène; plutôt le néant de l’actuel que l’hypothèse de la perte de l’objet aimé follement. L’indispensable Conte d’amour: la voix éraillée du chant de l’indicible que peut être l’amour lorsqu’il choisit de s’affranchir de toutes les limites, filant dans sa nuit, envers et contre tous.

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Conte d’amour, une création de Institutet et Nya Rampen, présenté dans le cadre du Festival TransAmériques du 28 au 30 mai au Théâtre Rouge du Conservatoire d’Art Dramatique. M.E.S. de Markus Öhrn.

Article par Martin Hervé. Simoniaque – deale des scalps de saints, des mains sans gloire de voleurs, des lambeaux de peau scripturale où se déchiffrent les mots de Rilke : « Le beau n’est que le commencement du terrible ».

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