En mettant les pieds à l’intérieur de l’Atelier b sur Saint-Laurent, c’est d’abord la chaleur qui m’a accablé. À l’image de l’histoire sudiste qu’est Dixie, le lancement du plus récent roman de William S. Messier s’est fait dans l’une de ces dernières soirées caniculaires, comme seule la fin du mois d’août dernier pouvait nous en offrir. Retour sur un roman et un lancement tous deux atypiques et ô combien complémentaires.
Pour l’occasion, l’Atelier b. exposait les gravures qu’on retrouve à même le roman, gracieuseté de l’illustrateur Julien Boisseau de L’Abricot. À travers les vêtements au style minimaliste s’entassait famille et amis, les conversations titubant tantôt sur la dernière partie de balle et sur comment «Big» avait failli voler le troisième but en neuvième manche, tantôt sur les dernières anecdotes de vacances familiales. Des airs de dixieland inondaient la pièce, saccadé par le bruit du Letterpress avec lequel on pouvait se faire notre propre signet à l’effigie d’un coyote, gracieuseté encore une fois de l’Abricot. Pendant un instant, on oubliait la chaleur et on fêtait le roman, le livre, la littérature; on se rappelait l’importance de se raconter des histoires.

Et raconter, voilà bien un talent que possède indéniablement William S. Messier qui, à travers ce récit ludique et unique à la fois, nous amène dans un monde bien à lui où les frontières sont faites pour être traversées, où les cadres sont faits pour être éclatés. Dans une langue qui lui est propre, Messier nous transporte « aux lignes » canado-américaines, plus particulièrement à Saint-Amand. Gervais Huot, jeune gosse qui tentera de découvrir son monde à la lumière de sa propre innocence, est atteint d’une étrange condition. Cataplexique, le pauvre, chaque fois que Gervais ressent une émotion trop forte, il tombe endormi. C’est donc au son d’un banjo nouvellement déterré qu’il trouvera un peu de réconfort et une certaine solidarité avec la terre qui l’entoure et qu’il occupe. C’est justement dans ce territoire que réside toute la complexité du roman, un territoire que Messier connaît, décortique et raconte à nous en faire oublier nos propres origines. Par une langue à la fois riche et déstabilisante, l’auteur s’inscrit sans honte dans cette vague littéraire du néoterroir où les jeunes auteurs redécouvrent ces vieux bouts de pays qui n’attendaient qu’à être racontés.
«C’est avant tout un sol pénitent, souillé par le passage d’hommes violents, de rebelles et de colons, foulé par de cadavres ambulants, de la rembourrure à cercueils. Un sol dont on a arraché le bois en masse depuis des centaines d’années par-dessus le marché pour construire des bateaux, faire de la potasse, élever du bétail, semer des plants et bâtir des tombes.»
C’est un univers singulier dans lequel on pénètre lors de la lecture de Dixie. S’ouvrant sur un vol de viande congelée et sur un prisonnier en cavale, le lecteur se laissera dès lors charmer par ces histoires qui mettent en vedette les craintes enfantines face à la grandeur inquiétante du territoire qui nous entoure. Chassant le coyote à coup d’airs de banjo et confectionnant un moonshine (alcool) par le truchement de cennes noires et de 45 tours de Gerry, c’est dans une audacieuse mythologie que Messier nous entraîne; dans une allégorie à saveur sudiste où il n’hésite pas à mélanger les frontières et confondre les traditions.

Au-delà du territoire qu’il s’approprie et nous raconte, Messier parvient à glisser dans son troisième opus sa passion pour le vernaculaire, une langue colorée, tantôt drôle, tantôt choquante; un parlé qui vient égayer son récit d’une unicité particulière et essentielle au testament territorial qu’il nous livre. Cet art du dialogue, il le maîtrise et il s’en amuse à travers les pages de Dixie, donnant du ton, mais surtout une profondeur au roman qu’on a entre les mains. On comprend au fil des pages que l’histoire est secondaire face au lieu et à la communauté qu’on rencontre. Un roman hanté par l’esprit des lieux et chanté par la singularité de la langue qu’on y retrouve.
«Penses pas te rendre là en Chevette ou en Escort. Tu prends le pick-up le mieux jacké que tu peux trouver. Un pick-up qui peut te faire passer en dessous sans te faire perdre ta calotte, un pick-up qui vient avec un escabeau, un pick-up qui n’a pas besoin de changer de voie pour dépasser un char, un pick-up qui est tellement haut que c’est lui qui mouille sur les nuages pis que c’est lui tonne sur le mont Pinacle.»
Un peu comme un roadtrip dans des terres étrangères, les personnages sont aussi truculents que les situations qui leur incombent et on tend l’oreille deux fois plutôt qu’une pour bien saisir ce qu’on nous dit. C’est un voyage dans une ruralité qui semble vouloir reprendre racine dans une littérature toujours en mouvement. Dixie se lit comme on écouterait du dixieland par une fin de journée, soit sourire en coin et en tapant du pied.
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William S. Messier, Dixie, Montréal, Marchand de feuilles, 2013, 160 p.
Article par Jérémy Laniel. D’abord enfant, maintenant adulte, étudiant, lavallois de naissance, montréalais d’adoption, suédois par intérim, libraire, chroniqueur, lecteur, épicurien, expert et néophyte.