À l’approche de la 13e édition des Sommets du cinéma d’animation qui se tiendra du 27 novembre au 7 décembre, l’Artichaut s’est entretenu avec l’homme derrière l’événement, Marco de Blois. Conservateur-programmateur à la Cinémathèque québécoise depuis 1998, il est également un spécialiste du cinéma d’animation. Entrevue avec le gardien de l’animation au Québec.
Artichaut: Quel est votre rôle en tant que programmateur-conservateur à la Cinémathèque?
Marco de Blois: Comme conservateur, j’ai la responsabilité de veiller au développement de la collection de la Cinémathèque – en faisant des acquisitions, en amassant des archives. Comme programmateur, mon rôle est de présenter et de diffuser des œuvres, que ce soit dans nos salles de cinéma, que ce soit par l’entremise d’expositions – parce que nous avons deux salles d’expositions ici -, et ce, pas seulement à Montréal. Nous avons aussi une programmation régulière; chaque semaine, nous présentons une programmation variée dans laquelle il y a des films d’animation, mais aussi toute sortes de films: des classiques, des documentaires, des films de genre, des films expérimentaux, etc.
A.: Qu’est-ce qui vous a incité à créer les Sommets du cinéma d’animation?
M.B.: Je voyais les cinéastes d’ici remporter des prix à l’étranger. Je me disais: comment se fait-il qu’il n’y a pas d’événement pour l’animation au Québec? Un festival permet de montrer des films, mais cela permet aussi aux réalisateurs de rencontrer le public et vice-versa. C’est donc dans cette optique que j’ai eu le désir de faire un événement autour de l’animation il y a treize ans. C’était tout petit à l’origine, il y avait 20 films au programme. Maintenant, il y en a 150.
A. : Quels sont vos critères pour sélectionner les films qui feront partie de la programmation des Sommets?
M.B.: La question des critères est toujours pour moi un peu problématique, parce qu’on ne peut pas composer des programmes à partir de critères rigides. En fait, je vous dirais qu’il y a un mélange de raison et d’instinct là-dedans. En ce qui concerne la raison, j’essaie d’avoir le maximum de variété en termes de style, en termes de technique ; d’avoir juste assez de films expérimentaux et juste assez de films narratifs classiques, un peu de comédie aussi. L’instinct, c’est comment composer un programme qui soit intéressant, savoir comment faire pour que les films ne se nuisent pas entre eux. Parfois, il peut y avoir un film que je trouve formidable, mais qui n’a pas sa place dans la programmation. Cette année, nous avons reçu 702 inscriptions. Nous en avons retenu environ 50-60. J’ai donc visionné 702 films. Ça m’a pris environ deux semaines. On parle bien entendu essentiellement de court-métrages, donc des films dont la durée varie entre cinq et quarante-cinq minutes.
A.: Selon vous, pourquoi les courts métrages sont-ils beaucoup moins reconnus que les longs métrages?
M.B.: Que ce soit en animation ou en prise de vue réelle, le court métrage n’est pas très bien diffusé. On va parfois retrouver un court métrage en première partie d’un long métrage dans les salles de cinéma, mais ça n’arrive pas souvent. Les principaux créneaux de diffusion du court métrage sont donc le Web et les festivals. Le long métrage en animation n’est pas quelque chose de particulièrement accessible au Québec. Sans compter que pour un réalisateur qui travaille seul, cela peut prendre trois ans pour produire un court métrage. C’est pourquoi le court métrage est le format de noblesse pour l’animation.
A.: Est-ce qu’on peut gagner sa vie au Québec en faisant du cinéma d’animation selon vous?
M.B.: Non. C’est le propre de la plupart des arts d’ailleurs. Les cinéastes d’animation que je connais réussissent à gagner un peu leur vie là-dedans en faisant un film de temps en temps. Parfois, ils sont soutenus par l’Office national du film, parfois non. Ce n’est pas une discipline particulièrement lucrative. La plupart des cinéastes vont illustrer des livres pour enfants, ou enseigner dans les écoles, ou alors travailler dans les grands studios comme assistants lorsqu’il y a des tournages à Montréal. Mais on ne peut pas faire carrière comme réalisateur de courts métrages.
A.: Est-ce qu’il y a d’autres endroits à travers le monde où le court métrage est mieux rémunéré, mieux reconnu?
M.B.: C’est une question intéressante. Aux États-Unis, le soutien aux arts est à peu près inexistant. Alors, les courts métrages d’animation comme on en fait ici sont plutôt rares, en tout cas moins abondants. En France, en revanche, il y a beaucoup de studios qui font du court métrage et il y a des programmes d’aide qui permettent aux cinéastes de financer leurs projets. Ici, nous sommes quand même chanceux parce que nous avons des programmes d’aide et nous avons aussi une institution assez particulière qui s’appelle l’Office national du film (ONF). L’ONF est une agence fédérale dont le mandat est de produire des documentaires et des films d’animation. Alors, les réalisateurs dont le projet est sélectionné par l’ONF ont la possibilité de travailler, d’être payés pendant un an ou deux, jusqu’à la fin de la production. Ça, c’est assez particulier.
A.: Est-ce que le cinéma d’animation québécois a une certaine reconnaissance à l’étranger?
M.B.: Nous sommes des vedettes dans le domaine de l’animation. Le Québec est considéré comme une Mecque de l’animation en raison de notre sens de l’innovation. Cela inclut toutes les déclinaisons de l’animation, du court métrage au jeu vidéo. L’innovation québécoise se traduit par la pluralité de nos approches. Les films d’animation québécois ne se ressemblent pas beaucoup entre eux. Laissez-moi vous donner l’exemple de Theodore Ushev, qui est un réalisateur québécois d’origine bulgare. Il a réalisé les films Gloria Victoria, Troisième page après le soleil, Les journaux de Lipsett et plusieurs autres. Dans le domaine de l’animation, Ushev est une immense vedette. Il est très connu à l’étranger, mais pas tellement ici.
A.: Comment se fait-il qu’on ne connaisse pas mieux nos cinéastes d’animation?
M.B.: Nous revenons à la problématique du court métrage. À la Cinémathèque, nous faisons de notre mieux dans la limite de nos moyens pour diffuser la culture cinématographique. Un festival est une excellente locomotive pour faire découvrir des personnalités au public. Donc nous espérons que les Sommets vont pallier à ce manque.
A.: En terminant, que diriez-vous à nos lecteurs pour les convaincre de venir découvrir le cinéma d’animation?
M.B.: Ça va être le fun! (rires) Quand on devient passionné, on ne réalise plus qu’il faut effectivement trouver des arguments pour convaincre les gens de venir. Vous allez découvrir de l’invention, de l’innovation, mais vous allez aussi avoir du plaisir. L’animation, c’est multiple et ça ne ressemble pas à ce à quoi vous vous attendez.
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Les Sommets du cinéma d’animation ont été lancés le 27 novembre à Québec, et débuteront à Montréal le 3 décembre. La programmation complète est disponible sur le site Internet de la Cinémathèque québécoise.
Article par Philippe Lemelin. Étudiant en journalisme et musicien, passionné de cinéma et d’art en général, curieux de nature et friand de nouvelles découvertes.
