L’Homme est l’animal qui rit. Quand je pense qu’on va vieillir ensemble des Chiens de Navarre

«Si tu ne ris pas, tu crèves», nous disent Les Chiens de Navarre. Car celui qui rit et qui, ainsi,…
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«Si tu ne ris pas, tu crèves», nous disent Les Chiens de Navarre. Car celui qui rit et qui, ainsi, bouscule et questionne l’ordre établi, est peut-être le dernier des sains d’esprit. À travers une succession de sketchs jouissifs passant du lip-sync à la thérapie de groupe, Quand je pense qu’on va vieillir ensemble explore les inquiétants contours de notre contrat social: celui qui délimite notre ultime quête d’accomplissement de soi en regard du collectif et du bonheur perpétuel sensé s’y rattacher.

Crédits photographiques: Ph. Lebruman
Crédits photographiques: Ph. Lebruman

Quelle fraîcheur de voir le personnage sacré du théâtre troqué par un chœur d’acteurs-performeurs unis dans leur discordance. Un jubilatoire bataillon de première ligne qui surcharge la vaste scène avec une énergie suicidaire, à coup de gueule et de poésie. D’ailleurs, jamais le mythique et immense mur de briques rouges au fond de la scène de l’Usine C n’aura autant marqué mon imaginaire. Lors de l’entrée du public, ce dernier se dresse sur un amoncellement de ruines et de terre piétinées. Il fait ombrage à un lieu post-catastrophique plongeant la première scène dans une esthétique à la Walking Dead. Avec leurs visages tuméfiés et leurs vêtements tachés de sang, les acteurs nous accueillent dans ce paysage de genèse ou d’hécatombe. Ça donne le ton. Ils se joueront et se déjoueront de tout, transformant le sexe en lapinou, soumettant leurs voix à des voice coders, interprétant un lip-sync monstrueux et une partie de pétanque dans un trailer park trash.

« La mort peut nous faire l’effet d’une consolation pour une vie manquée.
Mais quelle atroce consolation pour celui qui voudrait
voir dans la vie une consolation pour la mort. »
-Stig Dagerman

Sous la lumière d’un grotesque poussé à outrance, le collectif pulvérise les initiatives d’injections du bonheur immédiat tels le succès, la beauté et l’estime de soi défendus par le coaching et la thérapie de groupe. Nouvelle(s) religion(s) d’une société en manque de foi et de croyance, ces entreprises du bonheur pullulent dans notre quotidien et nous rappellent à chaque jour que nous devons guérir (de quoi?) afin de mieux nous accomplir et que l’existence n’est pas une fin en soi, mais bien au contraire, un contrat de travail. Dès lors, sous la pointe ardente de l’humour des Chiens de Navarre, des scénettes aussi banales qu’une thérapie de groupe, qu’une formation professionnelle ou qu’une querelle de couple, deviennent monstrueuses.

Crédits photographiques: Ph. Lebruman
Crédits photographiques: Ph. Lebruman

Effectivement, en étirant le ridicule des scènes à l’excès tout en les plongeant dans le noir tout juste avant qu’elles ne dérapent, on réussit à nous faire voir bien plus loin que ce que l’on voudrait. Les glissements du comique au tragique sont subtils, lents. Plus les scènes s’étirent dans le temps et deviennent hilarantes, plus le comique surgit de l’horreur: là où la raison ne peut tout simplement plus trouver un sens. Notre imagination explose, on navigue sans le savoir dans les eaux de notre inconscient. On s’imagine les dérapages, on ferme les yeux de peur que tout parte en vrille, on se surprend à imaginer des viols et du sang là où il n’y en a pas. Chez les Chiens de Navarre, le surgissement de la farce est donc le signe du passage à l’extrême, l’affranchissement du seuil de l’insensé. Mais ce rire, si proche de la folie soit-il, est pure création.

Après l’euphorie de ces délires qui nous ont tenus à bout de souffle pendant près de deux heures trente, les deux derniers tableaux se dessinent dans une accalmie onirique. Un nuage de fumée baignée d’une lumière rosâtre se déploie dans l’immensité de la scène désertée. Deux monstres fantastiques percent le brouillard. Les paroles qu’ils échangent sont celles d’un discours amoureux qui, tranquillement, s’engouffre dans la pénombre. L’imaginaire et le rêve prennent le pas sur les mots, le sens, le présent de la scène avec ses performeurs. La poésie s’incarne enfin. Une fine pluie éclot au creux de ce silence-apnée. Elle réveille alors une odeur humide et terreuse qui calme nos esprits. Cet espace méditatif, ainsi créé pour le spectateur le temps que l’œuvre se dépose en lui, révèle la grande maturité artistique des Chiens de Navarre.

Quand je pense qu’on va vieillir ensemble
Quand je pense qu’on va vieillir ensemble

Quand je pense qu’on va vieillir ensemble dispose d’explosifs insondables. Au-delà du temps de la scène, c’est lors du retour chez soi que le délire démesuré des Chiens de Navarre révèle réellement son tour de force. Surgit alors la part d’ombre de cette euphorie qui nous a tant tenus en haleine, traduisant par nos rires cette incapacité à comprendre et à émettre du sens. Le comique est, peut-être, le seul mode dramatique capable de nous faire approcher l’insupportable: ce besoin de consolation qui est impossible à rassasier comme un enfant qui claque des dents en nous.

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Quand je pense qu’on va vieillir ensemble était présenté à l’Usine C du 21 au 27 novembre dernier. La pièce est une création du collectif Les Chiens de Navarre et est dirigée par Jean-Christophe Meurisse.

Article par Myriam Stéphanie Perraton-Lambert. Elle est de celles qui croient que le théâtre est un corps de résistance. Elle aime quand il nous met à l’épreuve et quand il dispose d’«explosifs insondables». Elle vous parlera trop souvent de Jon Fosse et de ses poètes scandinaves, mais c’est ce qui fait son charme.

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