Un texte d’Émilie Lessard-Malette et de Josianne Dulong Savignac.
Présenté du 13 au 17 janvier dernier, Requiem(s) King Lear Hygiène sociale Désobéissance civile Charte des raisons communes Vodka pour tous du créateur montréalais d’origine libanaise Hanna Abd El Nour tente de frapper fort. À La Chapelle en septembre dernier, il nous avait fait entendre la poésie de Geneviève Desrosiers dans Nombreux seront nos ennemis. Discours à portée sociale sur notre société québécoise et pratique artistique métissée, Requiem(s) King Lear veut tout abattre et tout être au risque de se perdre, et son spectateur par le fait même.

D’entrée de jeu, les interprètes nous accueillent tout sourire. Nous prenons place sur des piles de journaux ficelés disposés épars le long des murs de la salle. Le metteur en scène lui-même prend la parole et nous rappelle que nous sommes à l’Espace Libre, à Montréal et à cette minute, tous ensemble. Nous est servi un shooter de vodka que nous prenons en chœur. La soirée promet beaucoup. Nous sommes invités à une fête, un rassemblement où notre société québécoise sera disséquée par une mise à mort des lieux communs québécois (le pâté chinois, la chasse, la fin du mâle, le hockey, etc.).
Deux structures volumineuses en bois se font face. Comme deux cages thoraciques, les tunnels squelettiques suspendus au plafond divisent cet espace longiligne où il est impossible d’avoir une vue d’ensemble incitant ainsi le public à circuler. Entre les deux structures est formé un point central duquel la majorité des prises de paroles se font. Des lumières froides et franches révèlent de belle façon l’architecture de la salle et de la structure installative. On s’y attend, malgré les quelques fois où les interprètes s’assoient ou traversent ces tunnels, l’interaction avec ces structures reste très limitée.

La proposition travaillant la multitude et l’éclatement, la dramaturgie consiste en une succession de courts tableaux aux frontières des disciplines: danse, poésie, anthropologie, sociologie, chant, théâtre, performance et arts visuels. Comme matière de création, l’équipe fait intervenir entre autres Fernand Dumont, Bernard Arcand et Serge Bouchard dont des extraits de leurs essais se retrouvent parfois dans la trame textuelle. Toutefois, ces matériaux restent souvent incompréhensibles dans ce capharnaüm de chants, sons, musiques et voix. Rapidement, ça se met à tourner en rond. Le rapport scène/salle retrouve son pacte traditionnel malgré quelques brèches ici et là, trop peu nombreuses pour prétendre à une souveraineté totale du spectateur qui croupit en cherchant une signification à tout cela.
Sous le signe du déambulatoire, les seuls moments où il lui est possible de se manifester sont dans les quelques numéros dont sa participation est essentielle pour fonctionner: tire au poignet, tournées de vodkas. Sinon l’adresse des interprètes semble ne pas chercher de réponse. On improvise très peu avec les propositions que quelques spectateurs courageux tentent de provoquer. Les interprètent eux-mêmes semblent prisonniers d’un rythme scindé en numéros et d’un espace scénographique qui n’offre ni symbolique, ni grande possibilité de dialogue avec les autres présences, matérielles ou humaines. Quelques scènes à la limite de la performance savent tout de même se démarquer comme la saynète où Angie Cheng gave Sarah Chouinard-Poirier de pommes, puis d’un gâteau jusqu’au bord des vomissements. Il s’agit là d’un des rares moments où une réelle interdépendance des comédiens se fait sentir. À l’opposé, lorsque certains d’entre eux se joignent au public, il semble que ce soit davantage pour attendre leur prochain numéro plutôt que développer une cohésion de groupe. À cet égard, la prise de parole relève davantage d’une reproduction malgré la part d’improvisation que d’une urgence à partager les réflexions. Ce qui n’est, pour ainsi dire, pas tout à fait en phase avec la revendication sociale et artistique. La question de la performativité est donc intéressante à poser dans ce cas. Dans quelle temporalité ce «nous» se trouvait-il? Temps présent? Temps partagé? La posture des comédiens rappelle plutôt le caractère différé d’une re-présentation fermée, exempte d’une mise en danger.

Dans cette longue suite de numéros, le spectateur n’a systématiquement accès qu’à une image finie, vidée de son sens et trop expéditive pour pouvoir s’y rattacher. Cette succession d’images énigmatiques servait-elle réellement à éviter d’imposer les idées au spectateur afin d’initier une réflexion liée au sensoriel? «Notre œuvre lutte contre la télécratie en rejetant la saturation des images et des idées vides de sens» nous dit-on. Pourtant, le public est plongé dans un maladroit obscurantisme de gauche.
Dans tout cela, ce qui reste de Shakespeare subsiste dans quelques monologues faisant référence à la folie et à l’aveuglement. Dans cette réécriture libre, il n’est certes pas question de fable et de personnage, mais pas non plus du conflit des générations, de la question de l’amour, d’une langue crue et vraie, pas même du rassemblement élisabéthain. Les liens avec le Québec moderne sont faibles. On essaie de réfléchir les lieux communs, mais en en recréant peut-être d’autres, notamment artistiques. Dans une volonté de créer une multitude grouillante de réflexions et de sensations, on rend tout insignifiant. Quel est le cœur de ce combat? Quelles ont été ces idées, sans doute riches, qui ont rassemblé une si grande équipe? C’est peut-être ce processus qui reste le plus pertinent de cette grande entreprise, mais il reste un mystère que le spectateur largué cherche à comprendre durant plus de 2h30. A-t-on besoin d’un manuel pour savoir quelle place occuper dans ce spectacle qui souhaite inviter le public à une réflexion commune et inclusive? Pour créer une «agora politique» sans se mentir, ça implique des choix artistiques menant à une réelle souveraineté du spectateur, une ouverture vers le dialogue.
En ayant la prétention de donner le pouvoir au spectateur de poser son regard et sa concentration où il le souhaite, le propos reste en surface. Cet «attentat culturel» s’apparente davantage à un engagement de bonne conscience et, bien que se voulant désobéissance civile comme l’indique le titre, il n’est que très peu subversif. Le projet de ce spectacle est certes noble, mais échoue sa quête rassembleuse.
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Requiem(s) King Lear Hygiène sociale Désobéissance civile Charte des raisons communes Vodka pour tous, était présenté à l’Espace Libre du 13 au 17 janvier dernier. Une mise en scène d’Hanna Abd El Nour et une collaboration des compagnies Volte 21 et URD Théâtre.
Article par Émilie Lessard-Malette.