Ce spectacle de danse qui n’en est pas un. Things are leaving quietly, in silence de Frédéric Tavernini, Dear Criminals et TwinMuse.

La proposition de la dernière pièce de la saison 2015-2016 de Tangente s’annonçait prometteuse grâce à une collaboration entre le…
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La proposition de la dernière pièce de la saison 2015-2016 de Tangente s’annonçait prometteuse grâce à une collaboration entre le danseur et chorégraphe Frédéric Tavernini et les musiciens de Dear Criminals et de TwinMuse. Cependant, cette soirée tout en musique satisfera davantage les mélomanes que les amoureux du corps en mouvement.

La scénographie a toujours été un élément spectaculaire important dans le travail de Tavernini et elle prend dans cette pièce une place prépondérante. Cette fois-ci, le chorégraphe répartit des postes musicaux aux quatre coins de l’espace scénique. Un piano à queue noir se déploie dans un coin tandis que des stations d’instruments électroniques dont deux munies d’un micro sur pied et de guitare occupent les trois autres. Au centre s’étale une installation étonnante d’une centaine de crânes modelés en fibre plastique transparente, chacun relié à un fil de nylon et suspendu à un gros crochet de boucher qui pend près du sol.

Crédit photographique: Mariana Frandsen
Crédit photographique: Mariana Frandsen

TwinMuse, un duo de pianistes composé de deux sœurs jumelles d’origine iranienne Hourshid et Mehrshid Afrakhteh, est déjà présent sur la scène du Studio du Monument National. Le maquillage des deux jeunes femmes, le visage peint en blanc avec une large bande noire sur les yeux, évoque au choix le masque mortuaire ou le raton laveur. Elles se tiennent la main et portent de longues rallonges de cheveux tressées et entrelacées ensembles dans leur dos les unissant, mais aussi les contraignant, dans leurs mouvements et leurs déplacements.

Une fois les spectateurs bien installés autour du carré de tapis blanc, les membres de Dear Criminals entrent en scène et Tavernini s’assoit sur une simple chaise hors de la scène. Les jumelles aux regards perçants entament au piano une performance musicale enflammée à quatre mains. Leurs gestes saccadés et précis réinterprètent à leur manière la musique du Sacre du printemps composé par Stravinsky à l’occasion de la création du mythique ballet chorégraphié par Nijinski. Débutera ensuite une lente exploration musicale planante et mélancolique des membres de la formation montréalaise Dear Criminals. Pendant plus de la moitié du spectacle, Vincent Legault, Frannie Holder et Charles Lavoie retravaillent de façon complètement déconstruite et très personnelle la musique de Stravinsky. Seuls leurs têtes et leurs corps qui se balancent au sons des rythmes électros évoquent le mouvement et la performativité, mais on note surtout la puissance et la justesse des voix, ainsi que la communication silencieuse entre les musiciens. Alors, on s’interroge toujours sur le type de spectacle qu’on est venu voir…

Presqu’imperceptiblement, le regard est attiré vers les crânes disposés au sol qui commencent à bouger, petit à petit, quand le crochet qui les soutient, s’élève vers le plafond. Tout à l’observation de ce lent mouvement ainsi qu’à l’écoute des musiciens, le public se laisse planer et surprendre par Tavernini qui décide enfin de se lever et de commencer à bouger spontanément au centre de l’espace. Tout comme dans sa dernière pièce Wolf Songs for Lamb présentée en avril 2015, le danseur s’exprime dans une gestuelle solide, lourde, habilement ancrée dans le sol et à travers laquelle pointe son bagage d’apprentissage et d’expérience du ballet.

Crédit photographique: Mariana Frandsen
Crédit photographique: Mariana Frandsen

À la toute fin, Tavernini sort un vrai crâne de veau – récupéré à la boucherie Chez Vito – qu’il a bricolé pour pouvoir le porter sur sa tête. Il se déplace ainsi en se rapprochant des musiciens et en faisant aller la mâchoire osseuse. Cette tête d’animal mort et les crânes suspendus rappellent inévitablement les vanités, ces natures mortes qui comportent des crânes et incarnent philosophiquement le caractère éphémère de la vie, du temps et de la fragilité humaine.

En réponse à cette pièce où la danse est quasi absente, Frédéric Tavernini explique : «J’ai voulu me faire plaisir, m’entourer d’artistes talentueux que j’apprécie. » Récemment, il affirme s’être plongé dans de profonds questionnements quant à son avenir, son amour de la danse, son désir de danser, son processus de création et surtout les processus de demande de financement culturel. C’est ainsi que cette pièce est présentée comme sa toute dernière création montréalaise. Comme un pied de nez à ses propres questionnements, il a décidé de travailler sur le légendaire ballet de Nijinsky, le Sacre du printemps, un ballet qu’il a déjà dansé à Paris auprès de la compagnie de Maurice Béjart.

Dans la même veine de remise en question et d’exploration, ses instructions aux musiciens ont été extrêmement imprécises durant la préparation de la pièce. Le chorégraphe affirme avoir eu une confiance aveugle en ses collaborateurs. La création s’est donc réellement effectuée en 48h. Les artistes ayant travaillé chacun de leur côté, se sont rassemblés une toute première fois en studio à quelques jours de la première. Frédéric Tavernini a cherché à mettre en valeur les musiciens et au terme du spectacle, s’est à peine s’il y a intégré de la danse, ce qui a décidément désorienté certains amateurs de mouvements. Malgré cet étonnant processus, une fluidité et une grande écoute des uns et des autres émanent de l’ensemble. On attend maintenant avec impatience de savoir dans quelle voie s’engagera le chorégraphe.


— Things are leaving quietly, in silence de Frédéric Tavernini, Dear Criminals et TwinMuse était présentée par Tangente au Studio du Monument National du 12 au 15 mai 2016.

Artichaut magazine

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