On ne sait pas ce que la vie nous réserve. Énoncer cela est devenu un lieu commun auquel on n’accorde en général que très peu d’importance, et ce, même si on ne peut nier sa véracité. Mais lorsque la vie décide subrepticement de nous jouer un mauvais tour, on est alors confronté à notre fragilité: nous ne sommes qu’une brindille d’herbe à la merci de cette vie tantôt douce, tantôt cruelle. Présentée au Théâtre la Licorne, la pièce Débris de l’auteure irlandaise Ursula Rani Sarma, traite précisément de cette guérison spirituelle par laquelle peuvent passer les survivants d’une tragédie.

Seul survivant physiquement indemne d’un terrible accident d’autobus qui a fait la une dans les manchettes, Daniel (Maxime Dénommée), un jeune artiste-peintre, tente de reprendre le contrôle de sa vie en tentant d’éradiquer le sentiment de culpabilité qui l’afflige. L’autre survivante, L.J (excellente Evelyne Rompré), une ex-danseuse nue, est plus sereine, malgré la perte de ses jambes qui la condamne à un fauteuil roulant pour le reste de ses jours. Les deux survivants tentent de s’aider via leur présence mutuelle, mais réalisent que leur parcours de guérison ne sera pas le même tant ils sont différents l’un de l’autre.
Des personnages tout aussi écorchés par la vie gravitent autour de ce duo. Il y a la naïve Steph (Dominique Laniel), sœur de Daniel, qui se fait manipuler par son copain Karl (Mathieu Quesnel), un homme qui se cache sous une carapace douchebag et qui méprise les artistes. Quant au psychiatre (Roger La Rue) auquel Daniel demande de l’aide, il est lui-même aux prises avec ses démons – la mort de sa femme causée par lui-même et la boisson – et ne peut être d’aucune aide pour ses clients.

Parallèlement à cette quête de résilience, Sarma développe une réflexion sur l’art et la portée de celui-ci au niveau intime et politique. L’art peut-il nous émanciper de nos problèmes? Exploite-t-il la misère humaine lorsqu’il s’inspire de tragédies réelles? Voilà le genre de questions qui tiraillent notre protagoniste dans sa quête de guérison. De plus, ce dernier sera brutalement confronté à réfléchir sur la pertinence de son travail en tant qu’artiste par ce beau-frère qui remet en question, avec condescendance et agressivité, sa vocation et son utilité au sein de la société.
L’intérêt de la pièce Débris réside donc principalement dans ce questionnement sur l’art qui demeure toujours d’actualité, même si on a l’impression d’avoir trop souvent entendu ce type de discours. C’est pour cette raison que l’écriture de Sarma semble manquer de profondeur. Lorsqu’un(e) auteur(e) reprend un sujet aussi exploité que la place et la fonction de l’art dans la société, il ou elle a intérêt à aller au-delà du discours ambiant, surtout si la plume en question n’est pas particulièrement poétique comme celle de Sarma. Du moins, c’est ce que nous laisse croire la traduction de Jean Marc Dalpé. Ce n’est pas négatif en soi, mais il est vrai que la pièce est ficelée par des dialogues hyperréalistes. Un spectateur qui accorde beaucoup d’importance à la beauté d’un texte et qui aime être témoin d’envolées poétiques peut être déçu. Finalement, un autre bémol s’ajoute à ce manque d’originalité: le rythme de la pièce n’est pas à point. Les longueurs sont légion.
Dans un autre ordre d’idées, on se pose aussi des questions sur la disposition de la salle. Comme la scène est bifrontale (on pense à un corridor d’autobus), les déplacements des comédiens sont très restreints. On en vient à douter de la pertinence de cette disposition puisque les comédiens se retrouvent constamment dos au public et bloquent la vue sur la scène.
En ce qui a trait au jeu des comédiens, force est de constater que celui-ci est inégal. Évelyne Rompré rend justice au personnage d’une femme à la fois forte, traumatisée et amoureuse. Par contre, on ne peut en dire autant de Maxime Denommée. Incarner l’ambigüité d’un rescapé en pleine guérison n’est certes pas une tâche facile, mais le Daniel que Denommée nous offre est trop las. De plus, ce ton ennuyant reste le même tout au long de la pièce. On aurait voulu un jeu plus en nuances.
En somme, on peut certainement attribuer à Claude Desrosiers le mérite de nous faire découvrir une jeune auteure irlandaise, mais les défauts flagrants de la production, le manque de subtilité au niveau du jeu des acteurs et d’originalité au niveau du texte, ne permettent pas à Débris de s’avouer une réussite. Pour reprendre une expression clichée de la critique artistique: la magie n’opère pas.
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Débris d’Ursula Rami Sarma, mis en scène par Claude Desrosiers, est présenté jusqu’au 28 mars au Théâtre La Licorne. Une production de La Manufacture.
Article par Elizabeth Adel. D’où vient cette passion brûlante pour les arts de la scène qui ne s’est jamais éteinte? Ayant grandie loin de toute forme d’art, Élizabeth n’en sait rien. Elle a cependant la certitude qu’elle pense trop et qu’elle aime la vie dans tout ce qu’elle a de compliqué. La piste est peut-être là. Pour toutes questions, commentaires ou plaintes au sujet des textes qu’elle publie ici, n’hésitez surtout pas à la contacter. Élizabeth adore converser et elle serait heureuse d’entendre vos opinions.