Tungstène de bile, écrit et mis en scène par J-F Nadeau, nous arrive un peu comme un ovni dans le paysage théâtral québécois. Transformée en cabaret avec service de bar pour l’occasion, la petite salle du Théâtre d’Aujourd’hui donne plutôt l’impression au public d’arriver à une soirée d’improvisation qu’à une soirée au théâtre. La représentation oscille entre soirée poésie et concert de groupe rock.

Ce spectacle nous transporte dans un univers parallèle où Nadeau pose sa loupe sur les détails du quotidien afin de nous donner à voir les plus grandes failles et réels problèmes de la société. L’arrivée sur scène des deux interprètes a d’abord de quoi surprendre; Stéfan Boucher se comporte avec Nadeau comme le ferait un gardien de prison ou un policier lors d’une fouille à nue. Le duo a l’aisance de ces gens qui ont déjà fait de l’improvisation ensemble, ce qui est d’ailleurs le cas. Qui plus est, les deux portent un complet de jogging signé Elen Ewig, un costume évoquant les ensembles de sports des années 1990, en raison des lignes sur le côté des pantalons. D’autres éléments évoquent cette décennie si hétéroclite, comme un rideau de bille suspendu à un cadre de porte, ainsi qu’un téléphone public accroché sur un mur.
La scénographie de Jonas Veroff Bouchard, tout en simplicité et particulièrement fonctionnelle, consiste en une structure triangulaire coincée entre deux murs, flanquée d’une porte et d’une trappe située au centre de la salle. Ainsi, la construction permet diverses entrées et sorties, l’exploitation de différents espaces scéniques et un rangement aisé des accessoires scéniques et musicaux. Par ailleurs, la scénographie est particulièrement bien mise en valeur par les éclairages d’Étienne Boucher. À la manière du texte de Nadeau, Boucher éclaire les moindres recoins du décor, l’espace derrière un guichet de billetterie ou l’intérieur de la trappe, afin de nous donner l’impression d’être transportés vers un autre lieu.
Une série de 16 courtes histoires sont narrées et interprétées par J-F Nadeau. Nous entrons avec lui dans des univers un peu décalés, dans des missions parfois saugrenues; Nadeau reçoit un appel où son interlocuteur lui demande d’aller observer l’atterrissage d’un flocon de neige dans la bouche d’une adolescente. L’écriture poétique réussit à créer des images vraiment surprenantes au point où une télécommande serait pratique afin de rejouer certains passages. Nadeau réussit à nous tenir en haleine pendant 1h40 en ne manquant jamais de nous faire éclater de rire. Il frappe lorsqu’on s’y attend le moins; au beau milieu d’un passage où il a les larmes aux yeux, il nous lance une blague de plein fouet, sans nous laisser le temps de digérer nos émotions. Véritable déversement de bile sur la société, Nadeau, d’un œil lucide et critique, nous donne à voir notre propre voyeurisme immobile: nous nous contentons de regarder sans investir le moindre effort.

La musique de Stéfan Boucher est intrinsèquement liée au récit de Nadeau. Boucher ne sert pas de simple accompagnateur, il fait partie intégrante de la proposition. Il devient l’interlocuteur de Nadeau, chanteur ou encore danseur. Il est très difficile de savoir qui de Nadeau ou de Boucher tirent les ficelles de l’autre. Manipulant les divers appareils électroniques d’une main de maitre, Boucher fascine les spectateurs par ses multiples branchements et enregistrements live. Chaque nouvelle intervention musicale surprend par son ingéniosité, Boucher va même jusqu’à jouer de la guitare sur un Ipad, ce qui nous laisse perplexe, puisqu’il a déjà une guitare électrique sur scène. Les textes des chansons proviennent de la plume de Boucher dont une, à la fois touchante, drôle et terriblement kitsch, qu’il interprète seul sur scène.
Fait intéressant à noter, Olivier Choinière était l’œil extérieur sur la production. Cela pourrait peut-être expliquer les quelques références à Ennemi public de Choinière; une lampe du même genre se trouve dans les deux productions et descend de façon similaire, pour ne nommer qu’une de ces ressemblances.
Avec cette proposition, Nadeau nous amène dans un tourbillon où nous le suivons au risque d’être ébouriffés par la vague. Un spectacle savoureux qui «choque le bourgeois» comme dirait un ancien professeur (Gilbert Dupuis, je te salue).
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Tungstène de Bile est présenté du 17 mars au 4 avril 2015 à la salle Jean-Claude Germain du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui.
Article par Anne-Marie Spénard – Issue du baccalauréat en Études théâtrales à l’École supérieure de théâtre, Anne-Marie est aussi passée par les Women’s Studies à Concordia . Elle entretient une légère obsession pour la question des genres, la musique et la mer.