Le territoire, abordé dans toute sa diversité conceptuelle, est une notion centrale lorsque l’on réfléchit les liens entre l’art et le politique. Afin de déterminer de quelles manières l’art transgresse les limites géographiques, idéologiques et esthétiques, il est important de prendre en considération le monopole de l’industrie culturelle et, parallèlement, l’invisibilité des projets créatifs se situant volontairement en marge de cette industrie. L’art était jadis au service de l’Église, il fut ensuite au service de l’aristocratie et il est maintenant au service du capitalisme. Ainsi, la reconfiguration des frontières géopolitiques et artistiques semble effective, se manifestant aujourd’hui entre autres par le cloisonnement de tout ce qui relève de l’affect et par la création de lieux autres.
Concurremment à la croissance du libéralisme et à l’effacement des frontières économiques s’opère l’effacement des frontières disciplinaires dans le monde des arts, ce qui a priori est plutôt positif, jusqu’au moment où l’industrie s’empare de cette nouvelle interdisciplinarité. Par son alliance au marché, l’art, ou plutôt l’industrie culturelle, devient un chaînon important de l’uniformisation des moeurs et de l’imaginaire collectif. Le régime transesthétique théorisé par Lipovetsky est en pleine expansion:
«Ainsi va le monde transesthétique du capitalisme créatif: même si l’art, la mode, les médias, et la marchandise ne fusionnent pas, leurs frontières sont devenues moins distinctes, plus perméables, et leurs domaines moins hiérarchisés. […] Il n’y a pas seulement conjonction entre des domaines autrefois opposés, il y a dérégulation des frontières, mélange des sphères et des catégories, dissolution des anciennes hiérarchies de genres. L’heure est au mixage de l’art et de l’industrie, de l’art et de la publicité, de l’art et de la mode, de la mode et du sport, du design et de la sculpture […]»[1]

La société globale lisse et uniforme se compose paradoxalement d’un amalgame d’individualités qui n’existent que dans l’accomplissement de leur existence théâtralisée, esthétique et singulière. Nous sommes pris.es dans un flux de contradictions dans lequel chaque individu doit s’émanciper en marquant sa différence, en considérant sa vie telle une oeuvre d’art, et ce, à contresens d’un régime homogénéisant qui érode la capacité d’agir.
La création est l’acte de tracer des lignes et de jouer avec celles déjà établies: de déplacer, d’ébranler, de déterritorialiser constamment les construits sociaux et d’ajouter de la fluidité à la pensée. Rendre nomade le figé. Cependant, la déterritorialisation, pour emprunter le terme deleuzien, qui devrait simplement être une fuite de la sédentarité, une ouverture des frontières et une acceptation du mouvement, se dénature malheureusement sous l’emprise du capitalisme. Il suffit de penser aux pratiques culturelles nettement reterritorialisées et inscrites dans une économie participant activement au phénomène de mondialisation. Ainsi, l’espace lisse devient l’accomplissement ultime du capitalisme et ouvre même les portes au libertarianisme; alors qu’inversement «le concept d’espace lisse [pourrait constituer] un modèle particulièrement fécond pour penser différents phénomènes contemporains caractérisés par une valorisation de la dissolution des frontières et des structures, de la fluidité, du non planifié et du spontané»[2] qui serait propice à l’anarchisme et à un vivre-ensemble plus organique, vivant et affectif.
En réaction au lissage de l’espace, à l’homogénéisation des sociétés et des lieux, à la nappe englobante qui surplombe le topos, nous sommes en train de créer une sorte de damier, une juxtaposition d’espaces, dans lequel chaque fragment est consacré à une activité, à un état d’être, à une forme de création, etc. Nous cloisonnons ces réalités organiques et vivantes afin d’éviter la dissidence, la résistance, la confrontation qui sont pourtant des moteurs d’avancement et de réflexion. Ce schéma se reproduit dans de nombreux milieux. Partout, nous créons des frontières pour délimiter les réalités somatiques et affectives de nos communautés alors que les frontières qui nous assuraient une indépendance, une localité, une autonomie de pensée et de fonction s’effacent rapidement.
Dans le monde des arts, la performance et l’art relationnel institutionnalisé en sont les meilleurs exemples: la création d’espaces dédiés à la rencontre, laquelle est théâtralisée, sert à panser la déréliction de nos sociétés. Parallèlement, une mouvance pour la pratique du care se fait de plus en plus remarquer. Nous établissons des espaces clos pour prendre soin les un.e.s des autres, pour s’assurer que tou.te.s puissent partager avec autrui leurs émotions et se libérer des forces qui les oppriment. La volonté de tailler un espace dans le «tissu social» pour l’expression émotionnelle est tout à fait compréhensible considérant l’ostracisation qu’elle subit dans nos sociétés marchandes et standardisées. Ce type d’espace n’est pas mauvais en soi, mais il s’inscrit tout de même dans une logique de cloisonnement de l’affect. Il est plutôt souhaitable que ces lieux de rencontre intègrent la vie, le réel et le mouvement, et ce, soit par leur pollinisation ou, encore mieux, par une prise de conscience collective des sources d’oppression et de l’importance d’apporter soutien, écoute et respect aux gens qui nous entourent.
En complémentarité, les différents projets alternatifs qui voient le jour en périphérie des grands centres urbains sont d’autres démarches de création d’espaces communs et de vivre-ensemble qui participent à une reconfiguration des frontières géographiques et idéologiques. Indubitablement, la mise sur pied de ces microsociétés qui tentent de fonctionner indépendamment du système capitaliste représente un acte créatif. Le vivre en commun est art.
C’est en marge de la marchandisation des oeuvres et des êtres que les artistes doivent faire converger leurs idées tout en multipliant et en encourageant la diversité que peut comprendre l’acte créatif. Nous devons sortir des vieux schémas pour reprendre possession de la matière et des espaces de mutation.
«Un mouvement révolutionnaire est ce déploiement d’une expression spirituelle – qu’elle prenne une forme théorique, littéraire, artistique ou métaphorique – d’une capacité guerrière – qu’elle soit orientée vers l’attaque ou l’autodéfense – et d’une abondance de moyens matériels et de lieux.»[3]
Parallèlement au phénomène de mondialisation et à l’effacement des frontières économiques et artistiques s’opère un lissage de l’espace qui pourrait être favorable à l’apparition de nouvelles façons de voir et de vivre le monde. Il aurait pu donner un essor à la solidarité, au mouvement, à l’organique, à la fluidité, à la pensée; cependant, ce phénomène a plutôt profité à l’économie capitaliste et à l’industrie culturelle, participant conséquemment à l’homogénéisation de la société. Ainsi, en réponse au discours dominant et à son refus de l’hétérogénéité, nous fragmentons maladroitement l’espace pour donner une place aux réalités affectives ostracisées. Cette démarche actualise une logique de contrôle et théâtralise nos rapports humains en cloisonnant l’affect plutôt que de l’intégrer à la vie, au vivre-ensemble, au commun. Cette critique ne s’applique pas à la création même de ces espaces, mais à la fragmentation des espaces créés. Indéniablement, il faut encourager la multiplication et l’effervescence des lieux périphériques, simplement les laisser vivre d’eux-mêmes plutôt que de les subdiviser constamment, plutôt que de les contrôler et de les purifier.
[1] Gilles Lipovetsk et Jean Serroy, L’esthétisation du monde, vivre à l’âge du capitalisme artiste, Paris, Gallimard, 2013, 493 p.
[2] Mireille Buydens, « Espace lisse / Espace strié », dans Le vocabulaire de Gilles Deleuze (sous la dir. Robert Sasso et Arnaud Villani), Les Cahiers de Noesis n° 3, Printemps 2003, p. 134-135.
[3] Comité invisible, À nos amis, Paris, La fabrique éditions, 2014, 242 p.
Article par Lauranne Faubert-Guay.