Disparaître ici explore les mécanismes de notre société nord-américaine, s’inspirant librement du prisme dystopique du romancier américain Bret Easton Ellis et des codes récurrents de son oeuvre incendiaire.

Disparaître ici, c’est d’abord la plume de Jocelyn Pelletier à bord de son véhicule de création, la compagnie tectoniK_, puis épaulé à la mise en scène par Édith Patenaude, co-fondatrice de la compagnie Les Écornifleuses. Les deux auteurs diplômés du Conservatoire d’Art dramatique de Québec font équipe pour nous proposer cette pièce contemporaine, où dix jeunes protagonistes mettent en mouvement le nombrilisme d’une génération sclérosée, d’une Amérique enlisée dans un consumérisme dépravé aux mécanismes pervertis par le vice.
Les dix personnages fréquentent les boites de nuit en vogue, se mêlent aux invités de soirées mondaines où la drogue et l’alcool sont monnaie courante. Les jeunes trentenaires sont sans cesse aspirés dans ce kaléidoscope inextricable de sensations vives et variées. Mais soudainement, leur vie bascule. Clara (Alexandrine Warren) se volatilise. Tous espèrent percer le mystère entourant cette étrange disparition, mais leurs interrogations demeurent sans réponse. Au rythme des lieux qui s’enchaînent, la mince ligne entre réalité et fiction s’estompe, effacée par cet épais brouillard qui enveloppe de sa blancheur laiteuse les protagonistes de la pièce, dubitatifs. Impossible de savoir hors de tout doute si cette jeune femme séquestrée, au visage curieusement familier, est celle de ce snuff movie.

Dès les premières minutes de la pièce, nous sommes frappés par le narcissisme et l’absence de déférence des protagonistes. Nul ne daigne porter attention à ses interlocuteurs, obsédé par des réflexions superficielles et égocentriques. Tous désirent ardemment s’extirper de la normalité aliénante et hurler aux autres leur singularité. Les protagonistes déversent frénétiquement leurs pensées sur les spectateurs lors de courts apartés, dénués de filtre. Les échanges entre les différents comédiens de la distribution sont, quant à eux, de véritables décharges électriques qui s’entrechoquent à de multiples reprises.
Disparaître ici n’est guère une servile adaptation des romans de Bret Easton Ellis. La pièce puise certes dans l’oeuvre de cet écrivain américain notoire et critique acerbe de la société américaine, mais y déroge également. À la genèse d’une oeuvre impudique qui dérange, son auteur est tantôt adulé, tantôt détesté par ses contemporains, mais manifestement imité par une poignée de ses homologues étrangers. Ses récits en apparence frustes, mais incroyablement intelligents, bousculent. S’en inspirant librement, Disparaître ici calque essentiellement l’atmosphère brossée par Ellis. Les thèmes sont les mêmes: violence, pornographie, drogue. Les références aux codes narrés dans Less Than Zero, The Rules of Attraction, Glamorama ou Lunar Park pullulent dans la création théâtrale. Sans surprise, le désormais célèbre personnage misogyne de Patrick Bateman trouve écho chez l’un des comédiens.

Les dix interprètes, Caroline B. Boudreau, Philippe Durocher, Gabriel Fournier, Laurie-Ève Gagnon, Marie-Hélène Lalande, Joanie Lehoux, Valérie Marquis, Guillaume Perreault, Lucien Ratio et Alexandrine Warren, livrent sans exception une performance impeccable. Chacun se voit confié au moins un monologue, livré énergiquement et tourné vers le public. La gestuelle est rare: ils communiquent l’essentiel de leurs émotions par leur expression faciale et les intonations de leur voix. Comme dans les romans d’Ellis, les personnages de la pièce se laissent glisser dans une sorte de lucidité aveugle. Ils sont jeunes, beaux, narcissiques, superficiels, mais conscients, conscients de leurs désirs insatiables.
La scénographie est épurée et le mobilier scénique, minimaliste. Ce dernier n’est composé que de quelques chaises et d’un îlot sur roulettes. Les comédiens jouent devant une série de toiles de plastique disposées les unes devant les autres. Chaque lieu visité par la trame narrative de la pièce possède ainsi son décor translucide respectif. Certaines scènes jouent sur la superposition de ces toiles. Outre ce décor, d’étroites cloisons faites du même matériau sont cintrées au sol par un système discret d’éclairage. Le jeu de lumière qui en découle accentue assurément la charge émotionnelle du texte.
En somme, Disparaître ici visite une large gamme d’émotions. Les dialogues couchés sur papier par la plume talentueuse de Jocelyn Pelletier sont puissants, maintes fois saisissants. Ils nous décrochent parois un rire, mais nous paralysent aussi tant les évènements une fois mis en mouvement sont perturbants.
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Disparaître ici, de Jocelyn Pelletier et Édith Patenaude, est présentée au Théâtre La Chapelle du 31 mars au 4 avril 2015.
Article par Guillaume Lepage.