Dans le presbytère de la majestueuse église du Très-Saint-Rédempteur, au cœur d’Hochelaga-Maisonneuve, Elle Barbara convoque les saintes écritures pour mieux les réécrire (et les déjouer). AUTOGYNEGAMY : Au nom du père, du fils et du sain d’esprit n’est pas un simple spectacle : c’est une cérémonie, une célébration avec laquelle la performeuse interdisciplinaire se marie à elle-même dans une liturgie flamboyante.

En prenant pour toile de fond une église catholique désacralisée, Elle Barbara brouille les pistes entre sacré et profane; entre fiction et réalité. Cette ambiguïté alimente la tension dramatique du spectacle, où la Genèse est réinterprétée à la lumière de son propre parcours de femme noire et trans. Ce soir, elle s’offrire tous les rites de passage. La messe, donnée par un prêtre-narrateur charismatique, est ponctuée de la présence flamboyante de danseurs et danseuses. Accompagnant la défunte, iels transforment ces funérailles glamours en fête mystique où chaque fin annonce un recommencement. C’est un conte de fées queer, un rite de passage subversif, où le corps de la performeuse devient l’autel d’une renaissance colorée.

La mise en scène est marquée par le maximalisme à l’outrance. Tout brille et scintille sans jamais dévier l’attention d’Elle. Barbara convoque tous les langages – pole dance, chant, narration biblique – pour orchestrer une succession d’actes au symbolisme puissant. Le public la voit être crucifiée, morte puis ressuscitée, avant de se jurer fidélité dans une union avec elle-même. Ce mariage, loin d’être un simple geste performatif, devient un acte de guérison et de réconciliation personnelle. Une réponse radicale à une société qui valorise la vie à deux et marginalise le célibat, en particulier chez les femmes. En s’octroyant cet amour à elle-même, Elle Barbara pose un geste d’empuissancement : une revendication du droit de s’aimer pleinement.

À travers ce mariage fictif, mais profondément signifiant, Barbara met en lumière l’isolement grandissant que peut engendrer notre époque hyperconnectée. Le capitalisme tardif, les technologies qui s’immiscent jusque dans nos désirs les plus intimes : tout cela façonne une nouvelle ère où l’individualisme semble inévitable. AUTOGYNEGAMY se pose ainsi comme une réponse à cette réalité contemporaine, tout en refusant de céder à la mélancolie. L’amour de soi devient ici non pas une retraite, mais un geste d’affirmation et de communauté puisque les convives de cette parade nuptiale sont primordiaux.

En transgressant les codes de la performance et du rituel religieux, Elle Barbara offre une œuvre qui interroge de front les normes de genre, les dogmes religieux et les attentes sociales. Son autogamie devient un miroir tendu au public, l’invitant à réfléchir sur ses propres rapports à la solitude, au mariage et à la mort. Dans une société avide de récits nouveaux, AUTOGYNEGAMY surgit comme une prophétie d’amour politique et poétique.
AUTOGYNEGAMY: Au nom du père, du fils et du sain d’esprit est une œuvre rare, autant satire que manifeste. L’audience se sent choyée d’assister à la résurrection de ce christ féminin, noir et trans. Elle Barbara nous invite à être les témoins – sinon les complices – de son amour éternel pour elle-même. Une performance enjouée et libératrice comme devraient l’être tous les mariages.