«Et si jamais…?» est une question fréquemment posée dans une salle de cours, si bien qu’une de mes anciennes formatrices nous répétait sans cesse: «You’ll cross that bridge when you get there», soit que l’on traversera le pont lorsqu’on y arrivera. C’est quelque chose de très pratique dans une situation concrète où le temps manque ou même lorsqu’on essaie de ne pas s’embourber dans l’angoisse. C’est tout à fait le contraire dans une salle de répétition, là où l’imaginaire est totalement ouvert. Après un passage à l’Usine C au printemps dernier, Would de Mélanie Demers était de nouveau à l’affiche. Cette fois-ci, c’est au Théâtre La Chapelle que la production était présentée, pour le plus grand plaisir du public qui a assisté à la première, le 11 décembre dernier. Le théâtre était plein à craquer pour l’occasion et l’on sentait la fébrilité de l’assistance.
Le spectacle commence (ou ne commence pas?) lors de l’entrée du public. Le plateau est pratiquement vide, sauf pour un chevalet avec des feuilles, et Marc Boivin qui est déjà sur scène assis au sol. Il nous regarde, se perd dans ses pensées, nous regarde de nouveau; il semble attendre. Après que tout le monde soit entré et assis, il s’écoule plusieurs minutes de la sorte. Ma voisine de banc se demande si la production attend que tout le monde se taise pour débuter. Est-ce le cas? Après un bon moment, ce n’est probablement pas la seule à s’être fait la réflexion, puisque les murmures diminuent tranquillement. Le spectacle se met alors en branle (s’il ne l’était pas déjà?)

Boivin se lève et exprime des idées pratiquement toujours selon la structure: «Ce serait…» Kate Holden entre en scène, vient s’installer au chevalet et elle écrit, en anglais, des traductions plus ou moins libres de ce qu’il dit, en arrachant les pages au fur et à mesure qu’elle les remplit. Le tableau se termine alors qu’elle écrit «Nothing» sur la feuille, la déchire et la garde dans son chandail jusqu’à la fin du spectacle.
Les accessoires sont placés dans un coin de la scène et les deux interprètes entament une gestuelle aidant/aidé, tout en continuant toujours de parler, Holden en anglais et Boivin en français. C’est d’abord elle qui essaie d’avancer, mais toujours une force la ramène vers le sol. Il la retient et la rattrape, l’aidant à se remonter à chaque fois qu’elle tombe. Plus ça va, et plus la musique couvre leurs voix. Un tableau semblable se reproduit durant la représentation, mais cette fois-ci, c’est Holden qui retient Boivin.
Un monde meilleur est envisagé, auquel se confronte presque instantanément un univers rebutant. On réfléchit à des concepts, tel un tunnel piétonnier dont les couleurs changeraient selon les humeurs et certains paramètres. Une plaine serait flanquée à la sortie du passage. On se sent un peu comme dans le roman 1984, roman utopique où la société nous force à vivre selon un certain régime strict. Les deux interprètes semblent emmurés, forcés à vivre dans une boîte, ensemble n’ayant pour porte de sortie que leur imagination. Nous sommes aspirés avec eux dans cette spirale, et le théâtre nous rend un peu claustrophobes lorsque la musique s’intensifie.

Le spectacle ouvre de nombreuses portes de sens, qui nous poussent à envisager un autre monde, une autre façon de penser, sans aucune limitation. Cela dit, tellement d’issues sont possibles qu’il est parfois difficile de trouver la piste à suivre pour créer du sens. Du reste, c’est surtout du côté des émotions que le spectacle vient nous chercher. Les interprètes nous transmettent aisément leurs moindres joies et angoisses, nous les faisant vivre de concert avec eux.
Would de Mélanie Demers était présenté du 11 au 15 décembre 2017 au Théâtre La Chapelle.
Article par Anne-Marie Spénard – Issue du baccalauréat en Études théâtrales à l’École supérieure de théâtre, Anne-Marie est aussi passée par les Women’s Studies à Concordia . Elle entretient une légère obsession pour la question des genres, la musique et la mer.