Le Festival du Nouveau Cinéma est maintenant terminé. Dans cette 2ème partie de notre couverture, nos collaborateurs vous livrent leurs impressions sur les films suivant:
—Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau, Mathieu Denis et Simon Lavoie
—Apnée, Jean-Christophe Meurisse
—Radio Dreams, Babak Jalali
—Destruction Babies, Tetsuya Mariko
—The Untamed, Amat Escalante
—Wet Woman in the Wind, Akihiko Shiota
—Gimme Danger, Jim Jarmusch
Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau – Mathieu Denis et Simon Lavoie
Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau. Un titre qui semble idéal pour décrire le marasme politique et social du Québec de 2016 ; les restants tièdes d’une révolution jamais terminée, abandonnée par ses instigateurs. Les quatre jeunes du film semblent en effet bien seuls, cloîtrés dans leur appartement miteux, d’où ils tentent, avec les moyens du bord, de préserver la flamme révolutionnaire. Disparues, les foules monstres du printemps 2012 ; disparus, les camarades de lutte, les idéalistes, les leaders charismatiques. Perdus au capitalisme, à la déprime, au réformisme, ou pire encore, à l’engagement dans un parti politique. Nos héros et héroïnes (interprétés avec conviction par Charlotte Aubin, Luc Bélanger, Emmanuelle Lussiez-Martinez et Gabrielle Tremblay) ont tout l’air d’être les derniers de leur race, perdus dans une société passée à autre chose. Ceux qui font les révolutions (…) est le récit de l’abandon, le récit d’une défaite. Une histoire sombre, mais sans doute inévitable.
Ceux qui font les révolutions (…) hérite son titre d’une citation de Saint-Just. Figure marquante de la révolution française, jeune, opiniâtre, ardent défenseur de l’égalité et de la République, Saint-Just avait tout du révolutionnaire romantique, jusqu’à sa figure, qui n’aurait pas détonné aux côtés de celle d’un Keats ou d’un Chateaubriand. Mais Saint-Just était aussi l’intransigeant homme de main de la Terreur, l’Ange de la Mort. La même ambivalence habite les protagonistes du film de Mathieu Denis et Simon Lavoie – empreints d’une image de rebelles romantiques (qu’ils sont les premiers à cultiver), mais eux-mêmes emplis de contradictions et capables de reproduire les systèmes d’oppression qu’ils dénoncent. Au fur et à mesure que le film progresse et que des dissensions apparaissent au sein du groupe, leurs actions deviennent de plus en plus ambiguës, la violence passant du symbolique au très concret, avec les conséquences inévitables qui s’y rattachent. Sans jouer la carte d’un pacifisme réprobateur condamnant vertement la « casse et la violence », les réalisateurs soulignent les risques de l’intransigeance et de la violence aveugle.
D’une durée de 3 h (incluant un entracte black metal), Ceux qui font les révolutions (…) est un film-essai ambitieux, dense et touffu. Le duo s’est affranchi d’une partie de la lourdeur démonstrative de leur précédent film, Laurentie, mais garde encore quelques tics de réalisation et un trait parfois grossier pour les personnages secondaires. Le film est inspiré de façon tout à fait flagrante par La Chinoise de Jean-Luc Godard, reprenant son concept et une bonne partie de sa mise en scène (on pensera également aux Dreamers de Bertolucci, pour la liberté et la sensualité assumée des corps, existant en dehors de toute forme d’autorité). Ce parti-pris pourra séduire ceux qui attendaient l’arrivée d’une forme de film-essai au Québec, mais plusieurs ne manqueront pas d’être agacés par ce jeu d’imitation initié par les réalisateurs qui est proche de la posture.
Les affiches du film présentent les personnages, le visage écrasé au sol par un immense carré rouge. Une métaphore pour le poids symbolique du printemps érable, cette période vite transformée en mythe, sans jamais avoir été reproduite ou amenée à son aboutissement révolutionnaire (du moins pour l’instant). Les personnages se défendent pourtant de toute nostalgie : l’un d’entre eux est presque expulsé du groupe après avoir été surpris à regarder des vidéos de la grève. Une scène non sans ironie dans un film lui-même étouffé par son rapport au passé, constamment dans la citation, la note en bas de page, le rappel, l’hommage. Camus, Kerouac, Aquin, Miron, Saint-Denys-Garneau, tous y passent, par l’écrit, la parole ou l’image. La Chinoise faisait également un usage constant de la citation – mais il faut rappeler que les citations étaient, en large part, contemporaines de l’action (Francis Jeanson faisait même une apparition, dans son propre rôle). Les personnages étaient tout autant créateurs que les auteurs qu’ils citaient, ils étaient participants actifs au débat (un an plus tard, c’était Mai 68, rappelons-le). 50 ans plus tard, la citation de Ceux qui font les révolutions (…) tient moins du débat et davantage de l’académisme, voire de la révérence aux Auteurs avec un grand A. On cite Sartre comme un bon élève cherchant à prouver son érudition davantage que comme un penseur ayant un engagement critique avec le texte. Les protagonistes tentent bien de se poser en créateurs eux aussi, à travers des scènes volontairement théâtrales et esthétisées, mêlant danses et déclamations, mais ces scènes frôlent dangereusement l’autoparodie ou la caricature tant elles se prennent au sérieux.
Étrangement (mais pas tant que ça!), c’est dans les scènes où Denis et Lavoie renoncent à tout leur arsenal de citations, de déclamations, d’archives et d’effets, quand les personnages retombent dans leur humanité, que le film se révèle le plus efficace. C’est dans ces scènes plus naturalistes que le film est le plus poignant et témoigne de la douleur d’un gouffre générationnel sans cesse grandissant. On pensera par exemple à cette scène tout en simplicité où une des révolutionnaires regarde la télévision avec sa mère, emmurée dans son silence, tandis que sa mère s’esclaffe devant un jeu télévisé : deux solitudes incapables de se comprendre et de se parler (la scène trouvera son écho dans la puissante finale). C’est dans ces moments de silence que le cri résonne le plus fort.
– Julien Bouthillier

Apnée – Jean Christophe Meurisse
Maxence, Céline et Thomas s’aiment. Ils voudraient se marier, mais, malheureusement, ce n’est pas encore légal en France. Incompréhension des trois intéressés (tous vêtus de leur plus belle robe de mariée). L’employé de mairie ne pourrait-il pas faire exception? « Soyez à l’avant-garde! » lui disent-ils. L’employé, d’abord conciliant et pacifiste, finit rapidement par sortir de ses gonds, chassant à coup de drapeau français les trois clowns venus troubler sa paix à deux jours de ses vacances. Cette scène d’ouverture donne bien le ton de l’heure et demie qui va suivre. Notre trio d’amoureux, bouffons patauds et ahuris, qu’on croirait sortis des Idiots de Lars von Trier, erre dans la France du XXIe siècle, en apnée, semant chaos et désordre sur leur passage. Le film suit leur quête d’amour et de liberté à travers une série de saynètes absurdes ; on les verra tour à tour faire du patinage artistique nu, demander un prêt à la banque pour la création d’un cauchemardesque parc d’attractions pour enfants, braquer une banque (suite au refus dudit prêt), prendre un bain dans la vitrine d’une boutique, traumatiser une gamine, rencontrer une autruche dans un supermarché et bien plus encore. Si Céline, Maxence et Thomas (interprétés par Céline Fuhrer, Maxence Tual et Thomas Scimeca) sont positivement demeurés, (ou à tout le moins, excentriques et marginaux) les personnages « normaux » auxquels ils se butent se révèlent souvent tout aussi étranges qu’eux ; des policiers fêtards, un facteur dionysiaque, un couple exaspéré, un prêtre névrosé, le colérique employée de mairie de l’ouverture… Les fous ne sont peut-être pas ceux qu’on croit!
Réalisé par Jean-Christophe Meurisse et mettant en vedette une partie des comédiens avec qui il a travaillé dans la troupe de théâtre Les Chiens de Navarre (qui étaient en ville il y a quelques semaines pour présenter leur nouveau spectacle, L’Armoire Normande, à l’Usine C – voir la critique de l’Artichaut ici), Apnée est une charge contre tout ce qu’il peut y avoir d’ordinaire ou de normal dans l’existence. Porté uniquement par les pérégrinations de ses trois personnages, Apnée y va à fond dans l’humour potache et absurde, brisant toutes les lois de la bienséance et du bon goût, pour notre plus grand plaisir.
On assiste à un véritable déchaînement chaotique à l’écran, se moquant de toutes règles ou attente ; une forme d’anti-cinéma. On pensera à certains sketchs des Monty Python, mais aussi aux films des frères Marx, dans ce qu’ils avaient de plus anarchique et énergique. Et pourtant, malgré toute leur provocation et tous leurs excès, Meurisse et ses acolytes (qui ont participé à la création du film, chaque scène étant le fruit d’improvisation) ont en eu l’âme perverse et facétieuse du poète. En dépit de toute la bêtise visible à l’écran, le spectateur se surprendra savourer plusieurs moments de poésie bien détraquée, qui ne dépareraient pas dans un film de Jodorowsky – on pense par exemple à cette scène où le trio – non sans quelques difficultés techniques – détache Jésus de sa croix, avant de le laisser partir bien tranquille vers de nouvelles aventures.
Apnée, présenté en section Temps 0, semble bien enligné pour être le film le plus explosif et absurde de cette édition du festival. Les cinéphiles plus frileux par rapport à la bouffonnerie potache préféreront peut-être passer leur chemin, mais, pour tous les autres, c’est une expérience à ne pas manquer.
– Julien Bouthillier

Radio Dreams – Babak Jalali
Après avoir été couronné du Tigre de Rotterdam lors de l’édition 2016, le dernier long-métrage du cinéaste américain d’origine iranienne Babak Jalali était présenté, dans la section « Compétition internationale », au FNC. Sous le titre Radio Dreams, l’œuvre fictionnelle propose une incursion d’une journée dans l’univers de la Pars Radio, radio de langue farsi, établie dans la baie de San Francisco et visant un public majoritairement constitué d’expatriés de l’Iran et de l’Afghanistan.
C’est une journée pas comme les autres à la Pars Radio. Le directeur de la programmation de la station, monsieur Royani (joué par le renommé musicien folk iranien, Mohsen Namjoo), a eu une idée de génie pour une émission de fin de journée. Exalté par la rencontre symbolique que cela créerait, il a décidé d’organiser une session de jam entre le premier groupe de rock d’Afghanistan, Kabul Dreams (groupe de musique réel), et les membres du légendaire groupe américain, Metallica. Radio Dreams, se déploie donc autour de l’attente interminable de ce moment de rencontre, tant espéré. Est-ce que les membres de Metallica se pointeront finalement pour une petite chanson?
Si l’histoire proposée relève d’une réelle originalité et d’un réel charme à la fois comique et conceptuel, c’est finalement en tant qu’excuse rapide, pour s’intéresser plutôt à l’intimité de cette radio, que celle-ci prend place dans la narrativité de l’œuvre. La bande-annonce du film, misant sur la force de la métaphore Kabul Dreams/Metallica et laissant voir une œuvre structurée, pesée et esthétiquement figée à la manière de tableaux, finit par frapper, après le visionnement du film, par son portrait qui déroge clairement de ce que le film a réellement à offrir. L’univers rock, afghan et américain, finit plutôt par s’établir comme la toile de fond pour un portrait plus intime et lourd de la psychologie du personnage central, monsieur Royani, et du même fait, des autres personnages de la radio, ayant des attentes et visées profondément différentes. Dans la froideur et la platitude des locaux, le micro de la station devient alors le symbole fort d’une liberté de parole, d’un partage de soi et d’une rencontre avec l’autre, cet autre qui, on l’espère, nous ressemble encore un peu. Cette liberté se situe, pour Royani, dans un autre temps, un autre lieu et, c’est ainsi qu’il cherche à remplir la totalité des émissions avec des récits oraux, des poèmes, des contes et des chansons, tous remplis d’une mélancolie, d’une douleur et d’une peine certaines. Les autres membres de la station, marqués, de leur côté, par l’énergie optimiste du présent, poussent Royani à la folie, en visant l’imposition répétée de publicités risibles et clichées sur des pizzerias et maisons de cosmétiques, question de faire un peu d’argent en cette journée de grande écoute.
Présenté par le cinéaste comme un film s’intéressant à la manière dont des gens, des expatriés, travaillent à rendre possible les rêves et les aspirations de leur ancienne vie dans un nouvel espace, un nouveau temps[1], Radio Dreams finit par proposer aux spectateurs une œuvre complexe qui marque avant tout par son message. Avec son humour, jouant sur les malaises et l’absurde, et son style visuel quasi onirique, qui frappe par sa courte profondeur de champ et ses tons froids, l’œuvre a une personnalité certaine, qui peut plaire à certains comme en dissuader plusieurs. C’est plutôt dans ses quelques moments profonds, qui naissent souvent beaucoup plus de l’écriture et de la poésie que de l’art cinématographique, qui reste, ici, quelque peu naïf, que le film arrive à faire partager quelques émotions prégnantes, touchantes par leur vulnérabilité, leur authenticité et leur sincérité.
– Catherine Bergeron

Destruction Babies – Tetsuya Mariko
Un port à l’abandon. De l’autre côté d’un quai, incapable d’intervenir, Shota voit son frère Taira passé à tabac par un groupe de petites frappes. Taira disparaît peu après, dans l’indifférence de tous, excepté Shota. Quand il finit par réapparaître en ville, il cherche la bagarre avec des passants, sans explication. Il est avare de mot. Il cogne comme si sa vie en dépendait. Parfois il gagne, parfois il perd. Son visage devient rapidement tuméfié, ses jointures meurtries. Pourtant, même à deux doigts de l’inconscience, il ne renonce pas, s’agrippant aux jambes d’homme deux fois plus grand que lui, sifflant et grognant entre ses dents cassées, l’œil étincelant d’une colère destinée à personne en particulier. Il erre d’un combat à l’autre, lancé dans une mission auto-destructrice comprise de lui seul, mais qui ne passe pas inaperçue. On tente bientôt de l’imiter…
Destruction Babies est un film sale. La violence y est crue, non filtrée. Les coups pleuvent, s’enchaînent, avec le bruit sourd de la chair percutant la chair. Il n’y a pas beaucoup de héros dans le film. Tous ses personnages, y compris Shota, meilleure moitié de son frère tentant de le ramener à la maison, sont constamment sur le bord du précipice, intoxiqués à la violence ou à la consommation. La violence est recherchée par Taira comme une drogue, une poussée d’adrénaline, un besoin qui ne peut jamais être comblé. Il la recherche comme une preuve de son existence dans un monde devenu insensible. Impassible et impénétrable, il traverse le film comme une figure tragique, entraînant destruction et incompréhension dans son sillage. Pour les autres, la violence tient du jeu, du divertissement. Lors des scènes de bagarres, le téléphone intelligent n’est jamais loin, capturant l’agression et la transmettant aussitôt sur les réseaux sociaux, où les adolescents s’en délectent.
Tetsuya Mariko porte un regard très sombre sur la jeunesse d’aujourd’hui avec Destruction Babies ; une jeunesse à la perdition, sans attache, laissée pour compte, et se tournant vers la violence aveugle comme unique moyen d’expression. Mais les jeunes ne sont pas seuls responsables de la situation – la violence n’est pas ici l’apanage de la jeunesse, mais bien quelque chose de transmis. À la violence physique de Taira, Mariko met en parallèle la violence invisible de toute une société qui a préféré abandonner la jeunesse à elle-même. Les adultes sont peu présents dans le film, et, quand ils apparaissent, on trouve en eux des êtres frustrés et indifférents – une des scènes finales les montre rassemblés à un violent festival rituel, suggérant que la pomme n’est pas tombée très loin de l’arbre.
Destruction Babies est loin d’être un film facile. La violence de certaines scènes est parfois insoutenable. Il y a pourtant là un film courageux et nécessaire, qui nous pousse à interroger notre propre rapport à la violence. Une violence banalisée par les filtres du cinéma, des réseaux sociaux, de la consommation. Une violence devenue l’adrénaline d’une génération sans espoir, espérant tout juste un fix pour passer à travers de la nuit.
– Julien Bouthillier

The Untamed (La región salvaje) – Amat Escalante
Louve d’or en poche (grâce à son troisième opus Heli), le cinéaste mexicain Amat Escalante revient au FNC trois ans plus tard. Il présente The Untamed, un film cru et fascinant, un film sauvage.
Verónica, une jeune femme déboussolée, se lie d’amitié avec Fabián et Alejandra, frère et sœur. L’histoire se corse. Ángel, homophobe, homosexuel refoulé et conjoint d’Alejandra, entretient une relation secrète avec son beau-frère, Fabián. La mère d’Ángel se mêle de la partie et cherche à voir ses petits-enfants (pour une raison que nous préférons taire afin de ne pas vendre la mèche, Ángel ne peut plus voir ses enfants). L’histoire prend une tournure affreuse. Il y a du sexe, de la violence, des crimes sont commis, des menaces sont proférées, etc. En d’autres mots, c’est un gros bordel.
Il y a de ces moments flottants dans The Untamed, des moments hors du temps. On sent qu’il va se passer quelque chose, qu’il faut rester attentif. Le plan se prolonge. Il ne se passe rien. On se demande ce qu’on doit regarder, ce que le cinéaste regarde. On reste là, à contempler le vide, à attendre. Les personnages ont quitté les lieux, l’action est terminée, il ne se passe toujours rien. À la surface, il ne se passe rien. Tout se joue dans ce qu’on ne voit pas, dans ce qui entoure le plan, ce qui se passe au-delà, avant, après, plus loin. Un personnage se dérobe à notre regard. Il s’enfonce dans la forêt. On sait qu’il y a quelque chose dans cette satanée forêt! Mais quoi? Le personnage n’est plus là. On n’a rien d’autre devant soi que quelques arbres, des racines, un chemin de terre un peu croche. L’attente devient insupportable et c’est pendant cette absence même d’action qu’on réalise qu’il se passe quelque chose.
Et il y a le juste retour du balancier. Des moments crus, où l’on souhaiterait au contraire qu’il ne se passe rien, car ce qu’on nous donne à voir est difficile à regarder, à tel point qu’on souffre avec ceux qui souffrent. Nos muscles se tendent et se raidissent, et notre mâchoire se serre jusqu’à ce qu’on réalise qu’on a mal à la tête. Tout se joue dans ce que d’habitude on ne voit pas. Dès la première image, on découvre une jeune femme nue. Elle est dans une pièce close, tout en bois. Elle vient d’atteindre l’orgasme. Elle se sent bien. Lentement, un tentacule géant se retire d’entre ses cuisses. Puis, la jeune femme s’en va. Elle marche sur une plaine, à l’orée d’une forêt. Elle s’enfonce dans un brouillard qui n’en finit pas (un autre de ces très longs et très beaux plans). Elle est blessée. Le cinéaste aborde ainsi la violence et la sexualité avec la même audace. Et il ne fait pas dans la dentelle. Il existe peut-être un temps et un espace pour affronter les tabous avec une plus grande délicatesse. Et bien The Untamed n’en fait pas partie. Ce temps est révolu. Cet espace n’est pas ici.
Les moments de contemplation possèdent cette même importance. Ils s’imposent dans le film, se glissant ici et là au cœur d’un monde bien réel. Deux types d’imagerie s’opposent et ces alternances insufflent au film son rythme propre, comme si, grâce à la caméra d’Escalante, on en venait à regarder différemment la vie, la mort, la violence, le sexe. La beauté en toute chose, nous dit le cinéaste. Une aura de mystère entoure d’abord ce drame de mœurs surréel. Plus on avance, plus le voile se lève sur une réalité crue et sauvage, une région inexplorée.

Wet Woman in the Wind – Akihiko Shiota
La légendaire compagnie de production japonaise Nikkatsu a récemment entrepris un projet de revival de sa fameuse série de « Roman pornos », films érotiques ayant connu un grand succès dans le Japon des années 70 et 80. Une commande a été faite pour cinq films auprès de cinq réalisateurs différents, avec pour seule consigne de respecter les « règles » du Roman porno, soit une durée de moins de 80 minutes, un tournage rapide et, on présume, au moins 35% du film consacré aux parties de jambe en l’air. Wet Woman in the Wind est la proposition d’Akihiko Shiota à la série (qui compte également l’Antiporno de Sion Sono, également présenté au festival, sur lequel on se penchera bientôt). Résumons rapidement : Kosuke (Tasuku Nagaoka), dramaturge dans la trentaine, vit en reclus dans une cabane dans les bois, avec pour seule compagnie les cris des chiens errants (et de l’occasionnel tigre). Il a renoncé à la compagnie des femmes après une série d’expériences désastreuses. Manque de chance, Shiori (Yuki Mamiya), vagabonde, chasseuse d’amour autoproclamée et véritable kryptonite à l’égard des vœux d’abstinence, débarque dans sa vie, faisant une entrée éclaboussante en plongeant en bicyclette dans l’eau. Après cette entrée en la matière pour le moins humide (vous aurez remarqué, comme moi, la subtilité du titre), elle décide de s’accrocher à Kosuke, prévenant le renfrogné solitaire qu’il ne pourra résister longtemps à ses avances. Les choses seront compliquées par le passage d’une troupe de théâtre errante venue rendre leurs hommages à Kosuke. Pas d’inquiétude cependant ; les réserves de Kosuke fondront assez vite et tout ce beau monde se retrouvera bientôt dans les bras l’un de l’autre, pour des parties de jambe en l’air pour le moins énergiques.
En ce qui a trait à l’hommage, Wet Woman in the Wind relève la plupart des défis. On y retrouve les éléments classiques du Roman porno ; un humour bon enfant, une mise en scène élégante, et, bien entendu, des femmes séduisantes se jetant allègrement dans les bras du premier venu. L’exercice n’est pas des plus subtils, et est rempli de retournements dignes d’un théâtre d’été. Les stéréotypes vont également bon train, les hommes courtisant les femmes (et les femmes se laissant séduire) avec toute la finesse d’un Après-ski. En somme, si l’esthétique vient des années 70, une partie de la mentalité aussi.
Les scènes érotiques (admettons-le, la raison principale pour laquelle on souhaiterait regarder ce film) sont pour la plupart réussies, légères, et bénéficient d’une certaine chimie entre les comédiens qui se prêtent au jeu sans arrière-pensée. On ne s’attendra évidemment pas à une nouvelle révolution sexuelle, les scènes étant systématiquement passées à travers le male gaze ; comprendre hétéro, masculin, cisgenre. On ne boudera pas entièrement son plaisir – le film reste somme toute un divertissement assez inoffensif et un hommage sympathique à un genre ayant tout de même produit de très bons films – mais Wet Woman in the Wind sera un bonbon rapidement oublié.
– Julien Bouthillier

Gimme Danger – Jim Jarmusch
C’était salle comble au Quartier latin pour la projection de Gimme Danger, du célèbre Jim Jarmusch, sur les mythiques Stooges et leur non moins mythique chanteur, Iggy Pop. Toute l’histoire du groupe y est dévoilée, des débuts de la carrière de batteur d’Iggy Pop dans le trailer familial, à la signature d’un contrat avec Elektra, l’enregistrement de trois albums cultes, les problèmes de drogue, la déchéance, la séparation et finalement la réunion au tournant du XXIe siècle. L’histoire nous est contée par Iggy Pop lui-même, plus âgé, mais éternellement adolescent, avec des apparitions des autres membres des Stooges et leur entourage immédiat.
Jim Jarmusch est manifestement un fan fini des Stooges et d’Iggy Pop (avec qui il avait déjà travaillé pour un sketch de Coffee & Cigarettes) et cette admiration transparaît à chaque instant de ce documentaire qui se révèle cependant plutôt classique dans sa forme. Les amateurs d’Iggy et des Stooges auront sans aucun doute beaucoup de plaisir à voir leur idole raconter avec simplicité (mais non sans un certain talent de conteur) les origines du groupe, mais ils n’apprendront sans doute pas grand-chose dans ce documentaire brossant un portrait large, mais somme toute assez anecdotique, survolant rapidement les périodes et événements sans jamais s’attarder à un événement plus qu’à un autre. Il est toutefois permis de supposer que personne ne souhaite s’attarder sur The Weirdness – qui n’est même pas mentionné dans le film.
Jarmusch construit la majorité du film sur différentes entrevues réalisées avec Iggy Pop, filmées dans l’intimité du chanteur (incluant une entrevue quelque peu incongrue dans la salle de lavage de ce dernier). Cette formule de tête parlante un peu aride est soutenue par une sélection très variée d’images d’archives, incluant un bon nombre de vidéos de concerts (incluant le célèbre incident du beurre d’arachide) qui rendent très bien l’énergie et la fureur déchaînée par ce groupe qui mérite pleinement son statut de légende. Quelques animations rigolotes viendront également illustrer certaines des anecdotes d’Iggy. Un travail de recherche visuelle très réussi, mais somme toute au profit d’un documentaire assez conventionnel, où on peine à retrouver la signature de Jim Jarmusch, ou même une vision d’auteur en général. Le film, sans être ennuyant, est tristement dépourvu de toute l’énergie qui habite ses sujets, et seule la générosité d’Iggy Pop sépare ce documentaire de la marée d’autres documentaires musicaux peuplant les ondes télévisuelles. Pour un groupe aussi iconoclaste que les Stooges, un tel conformisme est plutôt décevant.
– Julien Bouthillier

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Le Festival du Nouveau Cinéma est terminé, mais pas notre couverture! Notre troisième et dernier bloc de critique paraîtra sous peu. Le FNC sera de retour l’an prochain.
[1] Babak Jalali cité dans Melanie Goodfellow, 2016, Tiger directors : Babak Jalali, ‘Radio Dreams’, Screendaily, 31 janvier, parag. 15, < http://www.screendaily.com/festivals/rotterdam/tiger-directors-babak-jalali-radio-dreams/5099600.article>.